Chant XVI — Ce qui reste
Mélaina vécut encore onze ans après Andréas. Elle continua de poser ses mains sur les corps malades, de lire le fil du vivant, de monter les herbes et de descendre au village quand on l’appelait. Les femmes d’Étolie la connaissaient comme on connaît un arbre ou une source — par l’usage, par la confiance, par cette familiarité qui ne passe pas par les mots. Chaque enfant qu’elle aida à naître était un fil nouveau dans le tissu — un fil qui portait, sans le savoir, la mémoire de toutes les mères, y compris la sienne. La mémoire du sang ne s’écrit pas dans les chroniques. Elle s’écrit dans les corps. Et les corps la transmettent aux corps, et la chaîne ne s’interrompt pas — pas encore — et ne s’interrompra pas tant qu’il y aura, quelque part, une main posée sur un front brûlant.
Les soirs, elle s’asseyait sur le banc sous le figuier — le banc de Démétra, le banc de Nikos, le banc d’Andréas — et elle regardait le soleil tomber dans la mer. Le chat noir avait été remplacé par un autre chat, gris celui-là, qui dormait sur ses genoux avec cette confiance absolue des animaux pour les mains qui savent. Et dans le silence du soir, quand la colline sentait le thym et que les cloches des chèvres tintaient au loin, Mélaina sentait — sous ses pieds, dans la terre, dans la pierre, dans l’air — la trame. Non pas comme Andréas l’avait vue — en couches, en profondeurs, en mouvements géologiques. Comme elle l’avait toujours sentie. Par le toucher. Par le sang. Par cette intimité avec le vivant qui était sa forme à elle de vision.
Elle mourut un matin de novembre, dans le lit qu’elle avait partagé avec Andréas, sans bruit, sans témoin, avec un demi-sourire que la voisine qui la trouva ne sut pas interpréter. Le sourire de quelqu’un qui retrouve.
Dion construisit des navires. Il enseigna à ses apprentis ce qu’Andréas lui avait enseigné — ou plutôt ce qu’Andréas, et Mélaina, et les questions, et le deuil, et le bois, et le temps lui avaient ensemble enseigné. Et les apprentis enseignèrent à d’autres. Et la chaîne se brisa cent fois et se renoua cent fois, et quelque chose passa à travers les siècles, les langues, les effondrements — pas un savoir, pas une doctrine. Un geste. Le geste de celui qui construit en sachant que tout sera détruit, et qui construit quand même.
Le visage de Théon, sculpté dans le cèdre, survécut deux générations. Puis le bois retourna au cycle — terre, racines, tronc, un autre bois dans un autre temps, travaillé par d’autres mains qui ne savaient pas que les fibres avaient un jour porté le sourire d’un enfant. La forme disparut. Mais le pli dans la trame — le pli qu’Andréas avait imprimé en sculptant, le pli que Mélaina avait tenu en restant dans la pièce, le pli que Dion avait transmis en enseignant — ce pli-là ne disparut pas. Non pas comme un souvenir. Comme une propriété du tissu. Comme la cicatrice sur la peau du monde.
Andréas est mort. Mélaina est morte. La Grèce est morte. Le Soleil mourra.
L’univers lui-même se dissoudra dans un silence sans fond — le grand mouvement du dense vers le dispersé achèvera sa courbe, et le dernier feu s’éteindra, et le dernier regard se fermera, et il n’y aura plus personne pour tisser le tissu.
Mais ceci a eu lieu.
Un homme a vu la trame et n’a pas compris. Une femme a senti le fil et n’a pas eu besoin de comprendre. Ils se sont trouvés et leurs corps se sont connus — dans le désir et dans le deuil, dans l’urgence et dans la lenteur — et cette connaissance charnelle fut aussi vraie que la gnose, et peut-être plus vraie, parce que la chair ne ment pas. L’homme a interrogé le monde et le monde n’a pas répondu. La femme a posé les mains sur le monde et le monde a parlé. Un enfant a couru vers son père les bras ouverts. Un apprenti a posé la bonne question. Un visage a été sculpté dans le bois. Des mains ont été posées sur des fronts brûlants. Des mains d’homme ont tenu des hanches de femme dans le noir, et ce geste aussi était un geste contre l’effacement, et ce geste aussi imprimait sa trace dans la trame. Ensemble, par le bois et le sang et les questions et le deuil et l’amour, ils ont conquis — non pas reçu, conquis — la seule connaissance qui vaille : que le fait d’avoir lieu est irréductible.
Et quelque part — maintenant, en ce moment même — dans un nuage de gaz froid que personne ne regarde, la gravité fait son œuvre lente. La pression monte. Les éléments se rapprochent. Et un feu qui n’existe pas encore se prépare à donner toute sa lumière — non pas parce qu’il l’a choisi, non pas parce qu’il le sait, mais parce que c’est ainsi que brûle ce qui brûle : en ne gardant rien pour soi.
Comme Andréas. Comme Mélaina. Comme Théon.
Comme toujours.
Parce que le feu ne s’éteint pas.
Il change de forme.