Chant I — La Naissance
Il naquit en hurlant, comme naissent les univers.
La maison de Nikos et Démétra se tenait à flanc de colline, au-dessus de la baie, dans ce pli des montagnes d’Étolie où les chèvres broutent le thym entre les pierres et où l’on voit la mer sans jamais la toucher. Une maison basse, aux murs de pierre sèche blanchis à la chaux, avec un toit de tuiles rouges que le vent avait décalées par endroits et que Nikos remettait en place chaque printemps en jurant contre les dieux et le mistral. Devant la porte, un figuier dont les branches touchaient le mur, et sous le figuier un banc de bois où Démétra s’asseyait le soir pour regarder le soleil tomber dans la mer entre les îles.
C’est sur ce banc qu’elle sentit les premières douleurs, un matin d’avril, à l’heure où les pêcheurs remontent leurs filets et où l’air sent le sel et le romarin. Elle rentra, s’appuya au mur, appela la voisine d’un cri bref. La voisine appela la sage-femme. La sage-femme arriva en courant, pieds nus sur le chemin de terre, sa sacoche de cuir battant contre sa hanche.
Nikos fut chassé de la maison — c’était l’usage. Les hommes n’avaient pas leur place dans ce mystère-là. Il sortit dans la cour, s’assit sur un rondin de cèdre, et attendit. Dans l’air chaud du matin, les sons lui parvenaient à travers le mur : le souffle de Démétra, les murmures de la sage-femme, un bruit d’eau versée dans un bassin de terre. Il serra ses mains l’une contre l’autre — ses mains de charpentier, larges et calleuses, inutiles devant cette chose que les femmes faisaient seules depuis la nuit des temps.
Démétra — qui portait sans le savoir le nom d’une déesse de la terre et du retour — poussa l’enfant dans la lumière, et la sage-femme dit une chose étrange : Cet enfant a les yeux ouverts. C’était vrai. Les nouveau-nés arrivent les paupières closes, aveugles et plissés comme des fruits pas mûrs. Andréas, lui, regardait. Non pas le plafond, non pas sa mère, non pas la sage-femme — il regardait un point au-delà du mur, au-delà de la colline, au-delà du ciel, comme s’il suivait du regard quelque chose qui s’éloignait à une vitesse que personne d’autre ne pouvait percevoir.
Quelque chose s’éloignait. Quoi ? Il ne pouvait pas le savoir. Personne ne le pouvait. Mais ce qui s’éloignait fuyait le point de sa naissance depuis toujours et pour toujours, emportant avec soi des feux anciens et des mondes possibles, et l’intervalle entre toutes choses s’étirait comme une peau qu’on tend au-delà de ce qu’elle peut supporter, et Andréas, dans son premier souffle, inhala cette fuite comme on inhale une odeur de brûlé quand le vent tourne.
Nikos fut appelé. Il entra dans la pièce sombre qui sentait le sang et l’huile de lampe, vit sa femme épuisée sur le lit de corde, les draps trempés, la sage-femme qui lavait l’enfant dans un bassin d’eau tiède. Il prit son fils dans ses bras et le souleva vers le plafond bas. Regarde, dit-il, le ciel est juste là. Mais l’enfant ne pleurait plus. Il avait dans les yeux quelque chose que son père prit pour de la sérénité et qui était peut-être de l’effroi.
La sage-femme murmura à Démétra : Faites-le bénir. Ceux qui naissent les yeux ouverts voient des choses qui ne leur appartiennent pas.
Le soir, les voisines vinrent. C’était la coutume — on apportait du miel, des figues sèches, un peu de vin coupé d’eau pour la mère. Elles s’assirent autour du lit, parlèrent de leurs propres accouchements avec cette compétence tranquille des femmes qui ont traversé la chose et qui en connaissent le poids, et elles regardèrent l’enfant avec cette attention mi-tendre mi-évaluatrice qu’on porte aux nouveau-nés dans les villages où chaque naissance est un événement et chaque enfant une promesse ou une menace, selon la couleur de ses yeux et la force de son cri.
Andréas dormait, les poings serrés. Mais même dans le sommeil, ses paupières ne se fermaient pas tout à fait — un mince filet de regard passait entre les cils, tourné vers le mur, vers le dehors, vers quelque chose que personne ne voyait.
Démétra le serra contre elle. Nikos posa sa main sur le crâne de l’enfant — un crâne si petit que la main du charpentier l’enveloppait entièrement — et il fit un vœu silencieux, comme font les pères, un vœu qui ne s’adressait à aucun dieu en particulier mais à tous en général, un vœu qui disait en substance : épargnez-le, et qui ne serait pas exaucé.