Chapitre

Chant IV — Le Retour et les Questions

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Il revint en Étolie porteur d’images qu’il ne savait pas lire — comme un homme qui aurait reçu une carte dessinée dans une langue étrangère : il voyait les tracés, les grandes masses, mais pas les légendes, pas les échelles, pas ce que les formes signifiaient.

Démétra le vit descendre du chemin et sut aussitôt que son fils était parti un garçon et revenait quelque chose d’autre — pas un homme, pas encore, plutôt un homme en train de se faire, comme une planche en train de prendre sa forme dans la vapeur. Elle ne dit rien. Elle posa devant lui un bol de soupe aux fèves, du pain, un peu de vin, et elle le regarda manger avec cette attention sans questions des mères grecques qui savent qu’il y a des silences plus nourriciers que les paroles.

Nikos, lui, fut plus direct. Alors ? Qu’est-ce qu’ils t’ont appris ? Andréas ne sut pas quoi répondre. Qu’avait-il appris ? Un mot — la trame. Une terreur. Et trois choses.

Trois choses seulement, arrachées à la masse de ce qu’il ignorait :

Premièrement : la matière se transforme. Tout ce qui existe a été autre chose avant, et sera autre chose après. L’arbre derrière la planche, le sol derrière le grain, les formes au fond de la mer — tout parle de transformation. Cela, n’importe quel berger le sait en regardant un feu. Héraclite l’avait dit : Tout s’écoule. Mais Andréas avait vu quelque chose de plus : la transformation n’était pas un désordre. Elle avait une direction. Du dense vers le dispersé. Du chaud vers le froid. Et cette direction était irréversible — le bois brûlé ne redevient pas du bois. Pourquoi ? Qu’est-ce qui pousse les choses dans un seul sens ?

Deuxièmement : la complexité monte. Pas toujours, pas partout, mais par endroits, contre le courant de la dispersion, des choses s’assemblent au lieu de se disperser. La matière brute produit des pierres, les pierres produisent des sols, les sols produisent des arbres, les arbres produisent des graines qui produisent d’autres arbres. Et dans la mer, au fond, l’hésitation qu’il avait vue — cette matière qui n’était ni morte ni vivante — semblait être le point exact où le mouvement de dispersion et le mouvement d’assemblage se croisent. Mais comment la matière pouvait-elle s’assembler si le courant général l’emporte vers la dispersion ? Quelle force poussait contre le fleuve ?

Troisièmement : il avait vu la courbe entière. Pas clairement — comme un éclair dans la nuit qui imprime une image trop vaste pour l’œil. Mais il savait que la courbe avait un début et une fin. Que le début était un point d’une densité inimaginable. Et que la fin était un émiettement total. Et que tout — tout ce qui a jamais existé, tout ce qui existe, tout ce qui existera — est quelque part sur cette courbe, entre le poing fermé et la poussière.

Trois choses. Trois bouts de fil arrachés à un tissu immense. Assez pour savoir qu’il y avait un tissu. Pas assez pour en comprendre le motif.

Il reprit les outils de son père. Que pouvait-il faire d’autre ? La vision ne nourrit pas. L’énigme ne courbe pas les planches. Et Nikos vieillissait — ses épaules se voûtaient, ses mains perdaient leur assurance sur le rabot, et Phidias le borgne s’était cassé le poignet en tombant d’un échafaudage, ce qui laissait le chantier à court de bras. Il fallait bien que quelqu’un reprenne.

Andréas découvrit quelque chose d’inattendu : les mains aidaient. Chaque geste de construction était une question posée au monde. Quand il ajustait un joint, il se demandait : Qu’est-ce qui fait que deux pièces de bois tiennent ensemble ? Quelle force les lie ? Et est-ce la même force qui lie les pierres entre elles, et les os dans un corps, et les étoiles dans le ciel ? Le bois ne répondait pas, bien sûr. Mais les questions, en se multipliant, dessinaient les contours d’une carte. Pas les légendes — les contours. Et les contours, c’est déjà un commencement.

Il travailla quatre ans dans le chantier de son père. Quatre ans de copeaux et de goudron, de navires mis à l’eau et de navires réparés, de matins salés et de soirs fatigués. Il mangeait avec ses parents, dormait dans la petite chambre sous le toit où il avait grandi, et le soir, quand le vent tombait et que le silence de la colline recouvrait le bruit de la mer, il restait assis sur le banc sous le figuier et il regardait les étoiles.

Les étoiles le terrifiaient et le consolaient à la fois. Elles terrifiaient parce qu’il voyait — il ne pouvait pas ne pas voir — leur appartenance à la courbe, leur place dans le grand mouvement, chacune un feu en train de se consumer dans la direction irréversible du dispersé. Elles consolaient parce qu’elles brûlaient quand même. Elles ne savaient rien de la courbe. Elles n’avaient ni peur ni espoir. Elles brûlaient simplement, et leur lumière traversait le vide pour tomber sur les yeux d’un charpentier assis sous un figuier en Étolie, et ce chemin de la lumière — de l’étoile à l’œil — était lui-même une connexion, un fil dans le tissu, une preuve que le tissu tenait.

Un soir, Nikos s’assit à côté de lui. Ils restèrent longtemps sans parler — c’était leur langue à eux, le silence. Puis Nikos dit : Tu ne resteras pas. Ce n’était pas une question. Andréas ne répondit pas. Il y a un chantier au Pirée, continua Nikos. Hérakléidès le Corinthien cherche un charpentier. C’est le plus grand port de Grèce. Si tu dois chercher des réponses, c’est là-bas que tu les trouveras. Pas ici, avec les chèvres et les étoiles.

Andréas regarda son père. Nikos avait les yeux fixés sur la mer, en contrebas, là où les lumières des barques de pêche dansaient sur l’eau noire. Il avait dans le visage cette dignité rude des hommes qui donnent ce qu’ils aiment sans demander qu’on les remercie.

Andréas partit pour Athènes au printemps suivant.