Chant X — La Peste
La maladie vint par la mer — par les mêmes routes qui apportaient le blé, l’or, les idées. La connexion qui faisait d’Athènes la plus brillante des cités la rendait la plus vulnérable, parce que c’est toujours la même chose : l’ouverture au monde est l’ouverture à la catastrophe, les deux portes sont la même porte.
Le Pirée la reçut en premier. C’est toujours le port qui reçoit en premier — les nouvelles, les marchandises, les maladies. Un marin éthiopien tomba sur le quai, brûlant de fièvre, les yeux vitreux, et les dockers s’écartèrent avec cette prudence instinctive des hommes de port qui savent que la mer apporte aussi la mort. On le porta à l’hospice du temple d’Asclépios, où il mourut dans la nuit. Le lendemain, trois autres marins du même navire tombèrent. Puis un docker. Puis la femme du docker. Puis les enfants.
Andréas sentit la perturbation avant qu’elle n’arrive — un frémissement dans la trame, une vibration anormale, comme le bois qui craque avant de rompre. Quelque chose de nouveau entrait dans le tissu de la ville, quelque chose que le tissu ne reconnaissait pas. Mais quoi ? Il n’avait pas les moyens de comprendre ce qu’il percevait. Il voyait la perturbation comme on voit une tempête à l’horizon — on sait qu’elle approche, mais on ne sait pas si c’est le vent ou la mer ou la foudre qui vous tuera.
Mélaina aussi la sentit. Avant les premiers malades du quartier, son corps changea — une tension dans les mains, une sensibilité exacerbée, comme un animal qui sent l’orage. Elle se réveillait la nuit avec les paumes brûlantes, et quand elle posait les mains sur Théon endormi — par réflexe, par peur, pour vérifier que le fil tenait — elle sentait dans l’air ambiant, autour du corps de l’enfant, quelque chose qui n’était pas là la veille. Une présence. Non pas un esprit, non pas un démon — quelque chose de vivant, de minuscule, d’invisible, qui se propageait de corps en corps en utilisant la proximité humaine comme un chemin.
C’est vivant, dit-elle à Andréas un soir, avec une terreur calme. Ils étaient assis dans la cour, Théon jouait dans un coin avec des bouts de bois qu’il assemblait en bateaux. La lumière du couchant rougissait les murs. Quelque part dans le quartier, on entendait les pleurs d’une femme — la troisième cette semaine. Ce qui rend les gens malades — c’est vivant. Ce n’est pas un châtiment des dieux, ce n’est pas un mauvais air, c’est une chose vivante qui envahit les corps et les utilise pour se reproduire.
Comment le sais-tu ?
Parce que je le sens faire. Je sens le mouvement — l’entrée, la multiplication, l’invasion. C’est le même mouvement que celui du fil — la même logique de dédoublement et de transmission. Mais tordu. Retourné. Au lieu de construire, ça détruit.
Il essaya de prévenir. Il parla aux magistrats du dème, qui le reçurent avec la politesse impatiente des fonctionnaires débordés. Il parla au prêtre d’Asclépios, qui lui répondit que les dieux envoyaient les maladies et que les dieux les retireraient. Il parla à Hérakléidès, son patron au chantier, qui haussa les épaules — un charpentier qui parle d’épidémie, c’est comme un poisson qui parle du vent. Mélaina tenta de convaincre les femmes du quartier de séparer les malades des bien-portants, de laver les linges, de ne pas boire la même eau que les fiévreux. Certaines écoutèrent. La plupart la regardèrent avec cette méfiance des gens simples pour les idées qui contredisent l’habitude.
La peste — si c’était la peste, personne ne savait vraiment la nommer — avança dans le Pirée comme un feu dans le bois sec. Rue après rue, maison après maison. Les médecins du temple étaient submergés. Les fumées des bûchers funéraires montaient des faubourgs, et l’odeur — cette odeur de chair brûlée que les survivants n’oublieraient jamais — entrait par les fenêtres et se mêlait à l’odeur de la teinture dans l’atelier de Mélaina.
Mélaina soignait. Elle soignait de l’aube à la nuit, ses mains posées sur des corps brûlants, ses mains d’eau cherchant dans la chair ravagée les fils de résistance, les chemins de guérison. Elle en sauva quelques-uns — pas beaucoup. Assez pour que sa réputation grandisse, pas assez pour que la chose qui dévorait la ville fût arrêtée. Et chaque soir, elle rentrait épuisée, les mains tremblantes, le visage creusé, et elle lavait ses bras dans un bassin d’eau vinaigrée — un rituel qu’elle avait inventé sans savoir pourquoi, par instinct, par ce savoir du sang qui précède la science — avant de toucher Théon, avant de toucher Andréas.
Théon tomba malade un matin d’été. Il avait sept ans.
C’était un matin comme les autres — le soleil, les mouettes, les cris du marché aux poissons. Théon se leva de sa paillasse et dit qu’il avait froid. Mélaina posa la main sur son front et tout s’effondra.
Andréas sentit la fièvre sous sa paume et la trame s’ouvrit — perturbation, invasion, quelque chose de chaotique dans la structure, les défenses submergées. Et Mélaina, de l’autre côté du lit, sentit le fil s’amincir — le fil du vivant, ce fil qu’elle avait senti se dédoubler à la naissance de l’enfant — s’effilocher, perdre sa tension.
Ils se regardèrent par-dessus le corps brûlant de leur fils, et dans ce regard il y eut tout — la trame et le sang, la structure et le souffle, la vision et le toucher — et tout cela, tout ce savoir accumulé depuis l’enfance, toutes ces percées, toutes ces nuits de questions, ne servait à rien. À rien. Parce que savoir ne guérit pas. Parce que comprendre ne protège pas.
Mélaina fit ce qu’elle savait faire : elle posa ses mains sur l’enfant et elle lutta. Ses mains d’eau cherchèrent le mal, tentèrent de le contenir, de renforcer ce qui restait de résistance dans le corps de Théon. Elle y mit tout — tout ce qu’elle avait, tout ce que la mémoire du sang pouvait donner, toute la force de la longue chaîne des mères. Trois jours et trois nuits elle resta à côté de lui, sans dormir, presque sans manger, les mains posées sur son petit corps qui brûlait, et Andréas restait de l’autre côté, tenant les pieds de l’enfant dans ses paumes de charpentier, comme pour l’ancrer au monde, comme pour l’empêcher de glisser.
Le troisième soir, Phyllis la servante monta du vin chaud et du pain qu’aucun des deux ne toucha. Le chat noir dormait sur le seuil, et par la fenêtre ouverte l’odeur des bûchers se mêlait au sel de la mer.
Cela ne suffit pas.
Théon mourut à l’aube, quand la lumière entrait par la fenêtre.