Chant IX — Les Années de Lumière
Les années qui suivirent furent les plus belles de leur vie, et ils le savaient tous les deux, chacun à sa manière — lui parce que sa vision lui avait montré la brièveté possible du fil, elle parce que le sang dit aux mères ce que la raison ne peut pas formuler. Et cette connaissance empoisonnait chaque joie en même temps qu’elle la rendait plus intense, comme le sel relève la douceur : chaque matin où l’enfant se réveillait en riant était un miracle dont ils mesuraient le prix.
Mais ils firent quelque chose que les êtres qui savent font rarement : ils vécurent quand même. Pas dans l’angoisse. Pas dans le déni. Dans l’attention. Une attention presque douloureuse aux détails — la forme d’un nuage, l’odeur du pain, le son des pieds nus de Théon sur les dalles, les questions interminables d’un enfant de cinq ans à qui le monde semble devoir des explications sur tout.
Ils faisaient l’amour différemment, depuis la naissance de Théon. Pas moins — autrement. Avec une lenteur nouvelle, une attention qui ressemblait à de la dévotion. Comme si le corps de l’autre était devenu non pas moins désirable mais plus précieux, et que le plaisir n’était plus seulement un feu mais aussi un acte de mémoire — une façon de graver dans la chair, en lettres de sueur et de souffle, la preuve que cet instant avait eu lieu. Mélaina, dans ces moments, pressait son visage contre le cou d’Andréas et il la sentait respirer sa peau comme on respire un paysage qu’on va quitter — en essayant d’emporter l’odeur. Et lui agrippait ses hanches avec cette force excessive des hommes qui savent que tout ce qu’on tient peut être pris, et que la seule réponse à cette menace est de tenir plus fort, même si la force des bras n’a jamais empêché le temps de passer.
Ils faisaient aussi, ensemble, l’amour de la vie quotidienne — cet érotisme mineur, ce courant continu de contacts brefs qui ne mène pas au lit mais qui maintient la charge entre deux corps qui se connaissent : la main de Mélaina sur la nuque d’Andréas quand elle passait derrière lui dans la cuisine, les doigts d’Andréas sur la cheville de Mélaina quand elle s’asseyait sur le banc du chantier pour lui apporter son repas de midi, ce langage de pressions et d’effleurements par lequel les couples qui durent se disent sans cesse : je te vois, je te sens, tu n’es pas seul dans ta peau.
Et Théon grandissait entre eux, dans cette chaleur, comme une plante entre deux sources de lumière. Il avait le rire de ceux qui ne savent pas encore que le monde mord, et il posait des questions qui ressemblaient à celles de son père — non par héritage mystique, mais par cette disposition naturelle de l’enfance qui prend le monde au sérieux et exige qu’il se justifie. Il courait sur les quais du Pirée avec les enfants des marins, trempait ses pieds dans les flaques noires de goudron fondu, ramenait des coquillages et des bouts de corde et des éclats de poterie qu’il disposait sur le rebord de la fenêtre avec le sérieux d’un collectionneur. Il adorait le chantier naval — le bruit des marteaux, la vapeur qui montait des cuves, l’odeur du bois frais, et surtout les moments où Andréas le hissait sur ses épaules pour qu’il puisse voir l’intérieur d’une coque en construction, cette architecture de nervures et de bordages qui ressemblait au squelette d’un grand animal.
Un matin, Théon ramassa un coquillage sur la plage du Pirée — une plage étroite et sale, coincée entre deux môles, encombrée de déchets de pêche et d’algues séchées, mais que les enfants du port aimaient parce qu’on y trouvait des trésors. Papa, comment il est arrivé là ?
La mer l’a apporté.
Mais avant la mer ?
Andréas regarda le coquillage. La trame s’ouvrit — les couches, les profondeurs, l’animal qui l’avait habité, la lente construction spirale de la coquille, tour après tour, couche après couche, selon un motif d’une régularité qui ressemblait à de la géométrie mais qui n’en était pas, qui était quelque chose d’autre — une instruction, un plan inscrit dans l’animal lui-même, une manière de faire que l’animal ne choisissait pas mais exécutait avec une précision parfaite.
D’où vient le motif ? pensa-t-il. Qui a dessiné la spirale ? L’animal ne sait pas qu’il construit une spirale. Il n’a jamais vu de spirale. Et pourtant il la construit. Comme moi quand je courbe une planche — je sais le geste avant de savoir le mot. Mais d’où vient le geste ?
Il se tourna vers Mélaina, qui était assise un peu plus loin, les pieds dans l’eau, le bas de sa tunique relevé sur les genoux. Et il vit — dans son visage, dans la façon dont elle regardait Théon examiner le coquillage avec la concentration féroce des enfants — qu’elle savait. Pas intellectuellement. Dans le corps. Elle savait d’où venait le motif.
Le soir, quand Théon dormait — recroquevillé sur sa paillasse, le coquillage serré dans son poing, le visage encore barbouillé du miel qu’il avait mangé au souper :
Le motif de la coquille, dit Andréas. Tu sais d’où il vient.
C’est le fil, dit-elle. Le même fil que je sens dans les accouchements. Le fil qui va de mère en fille, qui se dédouble et se recombine. Le motif de la coquille est dans le fil de l’animal. Et le fil le transmet — pas identique, mais reconnaissable — de génération en génération.
Mais comment le fil sait-il dessiner une spirale ?
Il ne sait pas. Il n’a pas besoin de savoir. Il est l’instruction. Le fil n’est pas un messager qui porte un plan — le fil est le plan. L’instruction et le matériau sont la même chose.
Andréas sentit le sol intellectuel bouger sous ses pieds. Ce que Mélaina venait de dire — l’instruction et le matériau sont la même chose — entrait en résonance avec quelque chose qu’il avait senti dans la trame sans jamais pouvoir le formuler. La matière qui se transforme n’est pas passive. Elle ne subit pas les formes — elle les porte. Les formes sont dans la matière, comme le motif est dans le coquillage, comme le navire est dans le bois.
Mais si les formes sont dans la matière — si l’instruction et le matériau sont la même chose — alors la trame n’est pas un tissu de matière. La trame est la matière, vue de l’intérieur. Et ce qu’il avait pris pour des couches sont les degrés de lecture d’une seule et même substance.
Cette nuit-là, il ne dormit pas. Mélaina non plus, mais pour d’autres raisons — elle sentait, dans le corps d’Andréas tendu comme une corde à côté d’elle, la vibration de la pensée en travail, et elle savait qu’il ne fallait pas le toucher, pas maintenant, que le contact aurait brisé le fil de la réflexion comme on brise un filament de verre en le prenant dans la main. Alors elle resta à côté, éveillée, attentive, sans le toucher, et cette retenue — ce respect du mouvement intérieur de l’autre — était aussi une forme d’amour. Peut-être la plus difficile : l’amour qui accepte de ne pas toucher quand le toucher serait un soulagement mais pas une aide.
Au matin, il se tourna vers elle. Le soleil passait à travers les volets de bois et barrait le lit de lignes d’or. L’univers ne va pas vers sa fin, dit-il. Il va vers sa propre lecture.
Elle le regarda longuement. Puis elle dit : Viens dormir. Tu as le temps.
Il sourit. Il posa sa tête sur son épaule et s’endormit, enfin, avec cette confiance totale du corps qui se rend à un autre corps — et qui est peut-être, de toutes les choses que les humains font, la plus proche de la prière.