Chapitre

Chant XII — Le Bois et l'Éternité

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Il prit le cèdre et un couteau, et il commença à sculpter.

Ce ne fut pas un choix. Ce fut un geste — le geste du corps qui sait avant la tête, le geste des mains qui cherchent dans la matière ce que l’esprit ne peut plus trouver en lui-même. Il ne savait pas ce qu’il sculptait. Pendant les premières heures, le couteau cherchait, hésitait, retirait des éclats sans direction apparente, et le cèdre livrait son odeur poivrée comme un sang — l’odeur de son enfance, l’odeur du chantier de Nikos, l’odeur d’un temps où le monde avait encore une trame.

Mélaina resta. Pas à côté de lui — avec lui. Assise dans l’atelier, ses mains occupées à carder la laine, elle était là comme un foyer qui rappelle que la chaleur est possible. Et de temps en temps, quand Andréas s’arrêtait, le couteau suspendu, elle relançait le geste par un mot, une question, une image :

Comment était sa bouche quand il riait ?

Plus grande que son visage. C’est impossible, une bouche plus grande que le visage, et pourtant c’est ce que je voyais.

Alors sculpte l’impossible. Le bois ne sait pas ce qui est possible.

Il sculpta le visage de Théon. Le visage du milieu — l’enfant de cinq ans qui courait les bras ouverts, celui qui ramassait les coquillages sur la plage sale du Pirée, celui qui grimpait sur les épaules de son père pour voir l’intérieur des coques. Et en sculptant — en forçant le bois à plier, le bois ne veut pas plier, il faut le convaincre — il sentit sous ses doigts quelque chose qui revenait. Non pas la trame d’avant — quelque chose de nouveau.

Il sentait le bois. Non pas comme surface — comme profondeur. Pas la profondeur de la vision — la profondeur du toucher. Celle de Mélaina. Les fibres du cèdre sous ses doigts parlaient un langage qu’il n’avait jamais entendu parce qu’il avait toujours regardé au lieu d’écouter : le langage de la résistance. La matière qui accepte la forme. Le grain qui se laisse convaincre. La patience du bois qui plie — qui plie depuis le début, avait-il pensé à sept ans, et maintenant il comprenait ce que cette pensée d’enfant voulait dire : le bois plie parce que la matière n’est pas inerte. La matière participe. Elle n’est pas un matériau passif sur lequel on impose des formes — elle porte ses propres formes, elle les offre à qui sait écouter.

Les jours passèrent. Andréas sculptait du matin au soir, et Mélaina restait dans l’atelier, occupée à ses tâches — la laine, les herbes, parfois une femme du quartier qui venait pour un soin et qui repartait en silence, impressionnée par la concentration grave de cet homme penché sur un morceau de bois. Le chat noir dormait dans un rayon de soleil, sur les copeaux. Phyllis montait le repas de midi — des olives, du fromage, du pain — qu’ils mangeaient sans se parler, côte à côte, dans ce silence particulier des couples qui traversent ensemble un territoire inconnu.

Et la trame revint — mais transformée. Enrichie. Ce n’était plus seulement la vision verticale des couches et des profondeurs. C’était aussi le toucher horizontal de Mélaina — le fil, le contre-courant, la mémoire du vivant. Les deux s’entrelacèrent dans ses mains de sculpteur, comme ils s’étaient entrelacés dans le corps de Théon le jour de sa naissance, comme ils s’étaient frôlés dans leurs nuits d’amour.

Et il comprit — non par la vision seule, non par le toucher seul, mais par le geste qui les unissait — quelque chose qui assemblait enfin les pièces éparses du puzzle qu’il portait depuis l’enfance :

La matière qui se disperse et le vivant qui s’assemble ne sont pas deux forces opposées. Ce sont deux lectures de la même substance. Et cette substance — ce tissu unique dont l’univers est fait — n’est ni matière ni vie ni esprit. Elle est ce qui peut devenir tout cela. Une potentialité qui se déploie. Et chaque forme qu’elle prend — l’étoile, la pierre, le coquillage, l’enfant, le chagrin, le visage sculpté dans le bois — est une manière pour cette potentialité de se connaître.

Le mouvement général va du dense vers le dispersé — c’est la pente du fleuve, c’est la grande courbe qu’il avait vue à Éleusis. Mais dans cette pente, à contre-courant, le vivant remonte. Et dans le vivant, la conscience regarde. Et dans la conscience qui regarde, la substance se voit elle-même pour la première fois. Et ce regard — ce regard posé sur soi — est la seule chose qui ne coule pas avec le fleuve. Parce que le regard n’est pas dans le fleuve. Le regard est ce que le fleuve produit quand il coule. Comme le son est ce que la corde produit quand elle vibre. On peut couper la corde. On ne peut pas découper le son.

Il posa le couteau. Il regarda le visage sculpté. Puis il regarda Mélaina.

Le feu ne s’éteint pas, dit-il. Il change de forme.

Je sais, dit-elle. C’est ce que le sang dit depuis le début.

Mais cette fois il comprenait ce qu’il disait. Ce n’était plus une intuition. Ce n’était plus une vision brute, ni un savoir du corps, ni un fragment de gnose sans cadre. C’était une connaissance — conquise par trente ans de vision sans compréhension, de questions sans réponses, de dialogue avec une femme qui sentait l’envers de ce qu’il voyait, de nuits d’amour et de nuits de deuil, et par la perte d’un enfant qui avait brisé le don pour le refaire autrement.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis des mois, Mélaina se glissa contre lui dans le lit. Pas par désir — pas encore. Par proximité. Elle posa son front contre son dos, ses mains à plat sur ses côtes, et elle sentit le battement de son cœur à travers ses paumes. Et lui sentit le souffle de Mélaina dans sa nuque, chaud et régulier, et ce souffle fut la chose la plus réelle qu’il eût sentie depuis la mort de Théon — plus réelle que la trame, plus réelle que la vision, plus réelle que toute la gnose du monde, parce que le souffle de la femme qu’on aime dans sa nuque n’a pas besoin d’être compris pour avoir un sens.

Le désir revint plus tard. Il revint comme reviennent les marées après une tempête — d’abord timide, presque honteux, comme s’il n’avait pas le droit d’exister au voisinage du deuil. Puis plus franc, plus plein, chargé d’une gravité nouvelle. Ils firent l’amour en pleurant, et les larmes n’étaient pas de tristesse — elles étaient de reconnaissance. La reconnaissance animale, viscérale, de ceux qui ont frôlé le gel et qui retrouvent la chaleur d’un autre corps, et qui savent désormais ce que cette chaleur coûte et ce qu’elle vaut.