Chapitre

Chant III — L'Initiation

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La rumeur de l’enfant qui voyait se répandit comme se répandent les rumeurs dans les villages de pêcheurs — lentement, par les femmes, par les cuisines, par les regards échangés au-dessus des paniers de poisson. On disait que le fils de Nikos le charpentier tombait parfois en arrêt devant un mur ou une pierre, le regard fixe, les lèvres entrouvertes, comme saisi par quelque chose d’invisible. On disait qu’il avait un jour posé la main sur un olivier centenaire et qu’il était resté immobile si longtemps que les fourmis avaient commencé à remonter le long de son bras. On disait — mais cela, personne ne pouvait le vérifier — qu’il avait prédit la mort du mulet de Spyros en posant simplement la main sur son flanc.

Un prêtre d’Apollon, de passage en Étolie pour la fête des Thargélies, entendit parler de lui. Il vint. C’était un homme sec, au crâne rasé, qui portait une tunique d’un blanc immaculé et marchait pieds nus sur les chemins de pierre sans paraître sentir les cailloux. Il regarda l’adolescent dans les yeux — longtemps, en silence, avec cette intensité des gens qui cherchent quelque chose derrière le regard — et dit à Nikos : Cet enfant n’est pas à toi. Il n’est à personne. Envoyez-le à Éleusis.

Nikos refusa. Il avait besoin de son fils au chantier — Phidias le borgne vieillissait, Ménandre le silencieux parlait de rentrer chez lui en Arcadie, et les commandes ne manquaient pas. Mais c’était surtout la peur qui le retenait : la peur de perdre son fils dans les brumes du sacré, de le voir revenir changé ou de ne pas le voir revenir du tout. Démétra pleura — elle pleurait peu, mais quand elle pleurait c’était avec cette violence sourde des femmes qui sentent dans leur corps que la séparation est inévitable et qui luttent quand même, par instinct, par devoir, par amour.

Andréas hésita. Mais les visions devenaient plus fréquentes, plus profondes, plus difficiles à contenir. Il lui arrivait de toucher un mur et de sentir sous sa paume quelque chose de vaste et de comprimé, une histoire muette de chaleur et de pression et de lenteur dont il ne possédait pas la langue, comme un homme qui trouverait des inscriptions dans un alphabet inconnu : il voyait les formes, il sentait qu’elles disaient quelque chose, mais le sens lui échappait. Et cette incompréhension devenait une douleur — la douleur de celui qui porte un message qu’il ne peut pas lire.

Il partit pour Éleusis à dix-sept ans, un matin de septembre, sur un caboteur qui descendait la côte vers le golfe de Corinthe. Démétra lui avait donné une galette d’orge, un peu de fromage enveloppé dans des feuilles de vigne, et une amulette de bronze que sa propre mère lui avait transmise — un disque frappé d’un épi de blé, le symbole de Déméter, la déesse de sa lignée sans qu’elle le sût. Nikos l’avait serré dans ses bras sans un mot, puis s’était retourné vers le chantier, parce que les hommes d’Étolie ne montrent pas leurs larmes.

Le voyage dura huit jours. Andréas vit les côtes défiler — les criques blanches, les villages accrochés aux falaises, les oliviers qui descendaient jusqu’à la mer en rangées serrées. Il vit Corinthe et son isthme étroit, et le Péloponnèse à bâbord, et les îles du Saronique qui flottaient dans la brume comme des dos de baleines endormies. Et à chaque escale, il regardait les gens — les marchands, les pêcheurs, les femmes au lavoir — et il voyait, malgré lui, les couches, les profondeurs, les histoires muettes qui se superposaient sous chaque visage. Mais il ne pouvait lire aucune de ces histoires. Il était comme un enfant dans une bibliothèque d’Alexandrie — entouré de textes, incapable de déchiffrer un seul mot.

Ce qui se passait dans les Mystères, personne ne le racontait — non par crainte du châtiment, mais parce que l’expérience résistait au langage comme le feu résiste à l’eau. Les initiés descendaient sous terre. Ils buvaient le kykéon — un breuvage d’orge et de menthe dont certains disaient qu’il contenait autre chose, un ergot du blé qui ouvrait des portes dans l’esprit. Ils voyaient.

Mais Andréas, lui, n’avait pas besoin du kykéon. Il avait toujours vu. Ce que les Mystères lui apprirent, ce n’était pas à voir — c’était que d’autres avaient vu avant lui, et qu’ils avaient un nom pour ce qui se cache sous le visible : la trame. Le tissu sous-jacent. Le patron derrière le tapis.

Mais nommer n’est pas comprendre. Avoir un mot pour la chose, ce n’est pas savoir ce qu’elle est — c’est savoir où chercher.

Dans les entrailles du télestérion — cette salle immense dont les colonnes se perdaient dans le noir comme des arbres dans une forêt souterraine — dans l’obscurité totale traversée de flammes soudaines, les hiérophantes lui montrèrent l’épi de blé coupé en silence — le sacrement d’Éleusis, si simple qu’il en devenait abyssal. Un épi. Tranché. Montré sans un mot. Et Andréas, en le regardant, vit ce qu’il voyait toujours — les profondeurs, les couches, l’histoire muette — mais cette fois le spectacle était si dense qu’il en eut le souffle coupé : dans le grain de blé, il y avait le champ, et dans le champ le sol, et dans le sol les traces de tout ce qui avait vécu et nourri la terre, et dans ces traces les mêmes choses qu’il avait vues au fond de la mer et derrière la planche de cèdre — cette matière qui se transforme, se recompose, passe d’une forme à l’autre sans jamais se perdre.

Mais ce n’est pas cela qui le terrassa.

Derrière le grain, derrière le sol, derrière les formes successives de la matière, il aperçut — comme on aperçoit un rivage à travers le brouillard, sans pouvoir distinguer les arbres ni les maisons — quelque chose d’immense. Un mouvement. Le mouvement entier. Non pas une transformation parmi d’autres, mais le mouvement global de tout ce qui est — une courbe unique, vertigineuse, qui allait de quelque chose de dense et de brûlant vers quelque chose de froid et de dispersé. Tout ce qui existe semblait emporté dans cette courbe — les pierres, les arbres, les bêtes, les hommes, les étoiles — comme des débris dans le courant d’un fleuve qui ne s’arrête jamais.

Il ne comprenait pas ce qu’il voyait. La courbe était trop vaste. Il ne pouvait en saisir ni le début — un point de densité inconcevable, replié sur lui-même comme un poing fermé — ni la fin, qui ressemblait à un émiettement, une dispersion si totale que le mot « rien » lui-même semblait trop plein pour la décrire.

Il ne savait pas qu’il venait d’entrevoir, en un éclair, ce que d’autres mettraient des millénaires à formuler.

Il savait seulement qu’il avait peur.

Les autres initiés pleuraient ou priaient ou restaient prostrés dans un silence béat. Andréas, lui, tremblait. Non pas du tremblement de l’extase — du tremblement de celui qui se tient au bord d’un gouffre et qui comprend que le gouffre n’a pas de fond.

Le grand prêtre vit dans ses yeux cette frayeur et dit : Tu es un anoptéros. Un oracle sans ailes. Tu vois mais tu ne comprends pas encore ce que tu vois. Et personne ici ne peut te l’enseigner. C’est la vie qui enseigne. Rentre chez toi. Vis. Les réponses viendront — mais jamais quand tu les attends.

Andréas resta trois semaines de plus à Éleusis, non pour les rites — ceux-ci étaient achevés — mais parce qu’il n’avait pas la force de repartir. Il dormait dans la cour du sanctuaire, parmi les pèlerins et les mendiants, mangeait le pain de l’hospitalité sacrée, et passait ses journées à marcher dans les collines sèches qui entouraient le temple, en essayant de retrouver, dans la lumière du jour, la cohérence de ce qu’il avait vu dans le noir. Mais la vision du jour n’était pas celle de la nuit. Le jour montrait les choses séparées — le rocher, l’olivier, le lézard sur la pierre, le ciel. La nuit, dans le télestérion, tout avait été un. Et cet un lui manquait comme manque un membre amputé.

Il repartit un matin d’octobre, quand les premières pluies faisaient fumer les collines et que la mer virait du bleu au gris. Il portait dans ses yeux quelque chose qui n’y était pas quand il était arrivé — non pas un savoir, pas encore, mais l’empreinte d’un savoir possible, comme le moule porte l’empreinte de la forme qu’on y coulera.