Chant XI — Les Deux Deuils
Le deuil d’Andréas fut un effondrement. La trame disparut. Pour la première fois depuis l’enfance, le monde devint plat, opaque, muet. Il ne voyait plus les couches, plus les profondeurs, plus rien. Les murs étaient des murs. La pierre était de la pierre. Le bois était du bois mort. Cette platitude était plus terrifiante que n’importe quelle vision de l’abîme, parce que l’abîme au moins avait du sens — la platitude n’en avait aucun.
Il cessa d’aller au chantier. Il restait assis dans l’atelier, les mains inertes sur l’établi, et le temps passait sur lui comme l’eau passe sur les pierres du fond — il le sentait à peine. Les outils pendaient au mur, les copeaux de la dernière commande séchaient sur le sol, et il les regardait sans les voir, comme on regarde les débris d’un naufrage quand on a cessé de croire aux bateaux.
Le deuil de Mélaina fut l’inverse. Un excès, pas un vide.
Le fil coupé de Théon ne cessait pas de vibrer en elle — comme un membre fantôme, comme un son qu’on continue d’entendre après que l’instrument s’est tu. Quatre milliards d’années de continuité — elle ne connaissait pas ce chiffre, mais elle en sentait le poids — protestaient en elle contre cette rupture. Son corps entier était une blessure qui refusait de se fermer parce que se fermer aurait signifié accepter.
Elle ne mangea plus. Ne dormit plus. Se mit à parler à Théon, ou à ce qui restait de Théon en elle — ce brin de fil qui n’avait plus de corps à habiter mais continuait de vibrer dans le sien. Phyllis la servante lui apportait du bouillon qu’elle ne touchait pas, des galettes qu’elle laissait durcir sur la table, du vin qu’elle regardait sans le boire. Les voisines murmuraient qu’elle perdait la raison. Elles avaient tort. Mélaina ne perdait pas la raison — elle la dépassait. Elle était dans un état que les mots grecs ne savaient pas nommer : un état où le savoir du sang et le chagrin fusionnent et produisent quelque chose qui n’est ni la folie ni la sagesse mais un troisième terme, plus ancien que les deux.
Ils cessèrent de se toucher. C’est cela que personne ne dit sur le deuil des couples — ce recul des peaux, cette impossibilité du contact, comme si le corps de l’autre était devenu le rappel insupportable de tout ce qui continue quand quelque chose d’essentiel s’est arrêté. Le lit qu’ils avaient partagé avec tant d’appétit devint un territoire de silence, chacun sur son bord, l’espace entre eux aussi infranchissable qu’un détroit. Andréas n’aurait pas pu dire s’il ne voulait pas toucher Mélaina ou s’il n’en avait plus la force — le désir lui-même semblait mort, comme si le corps, en perdant l’enfant, avait perdu aussi l’élan vital qui le portait vers un autre corps.
Mélaina, de l’autre bord du lit, sentait cette distance comme une deuxième mort. Pas seulement la perte du contact — la perte du langage. Le langage des pressions et des effleurements, celui qui disait je te vois, tu n’es pas seul — ce langage-là s’était tu, et dans son silence le monde devenait inhabitable.
Le quartier aussi portait le deuil. La peste avait emporté beaucoup d’enfants cette année-là. On voyait des mères marcher dans les rues avec le visage vide de ceux qui ont épuisé les larmes, et des pères qui buvaient trop et parlaient trop fort au taverne du port, et des maisons où l’on avait retourné les miroirs et couvert les objets de l’enfant mort d’un drap blanc, selon l’usage. Le forgeron d’en face avait perdu son fils aîné. La vieille Agathé, la sage-femme, avait perdu trois de ses petits-enfants en une semaine. La mort était partout, et partout elle avait le même visage — celui de l’incompréhension, de la colère, de l’épuisement qui vient après la colère.
Trois semaines passèrent dans cette gelée.
Puis un matin, Mélaina sortit de la maison. Elle marcha jusqu’au port. Elle s’assit sur un rocher, face à la mer, les mains posées à plat sur la pierre chauffée par le soleil. Elle était pieds nus, les cheveux défaits, la tunique froissée par des jours sans soin. Les pêcheurs qui passaient avec leurs filets la regardèrent sans rien dire — on ne dérange pas une femme assise sur un rocher face à la mer, au Pirée, parce que les femmes du port savent que la mer est le seul interlocuteur qui ne ment pas.
Elle resta là du lever au coucher du soleil.
Que se passa-t-il dans cette journée ? Personne ne le sut jamais — Mélaina n’en parla pas, ou pas directement. Mais quelque chose se produisit entre ses mains et la roche, entre son sang et la mer, entre le fil coupé de son fils et le flux incessant du monde. Quelque chose comme une acceptation — non pas au sens de la résignation, mais au sens géologique du terme : la roche accepte la pression et devient autre chose, plus dense, plus dure, plus durable. Mélaina s’était réorganisée autour de l’absence. Elle avait incorporé le vide. Elle avait fait de la blessure non pas une cicatrice mais un organe.
Quand elle rentra, le soir tombait sur le Pirée. Les lampes s’allumaient aux fenêtres, les derniers marchands repliaient leurs étals, et l’odeur du poisson grillé montait des cours. Elle n’était pas guérie — on ne guérit pas de la perte d’un enfant. Mais elle était recomposée. Et elle apportait avec elle, du bord de la mer, quelque chose qu’Andréas n’avait pas : un chemin de retour.
Andréas.
Il était assis dans l’atelier vide, les mains inertes.
Andréas. Pose tes mains sur le bois.
Je ne vois plus rien.
Je ne t’ai pas dit de voir. Je t’ai dit de toucher.
Il la regarda. Elle avait les yeux rouges et les mains écorchées par la roche. Elle ne ressemblait pas à une femme en paix. Elle ressemblait à une femme qui avait traversé un incendie et qui en rapportait un charbon.
La mer, dit-elle, sait perdre. Chaque vague se brise et la mer ne cesse pas d’être la mer. Chaque goutte s’évapore et retombe ailleurs, autrement, dans un autre fleuve, sur un autre champ, dans un autre corps. La mer perd tout en permanence et ne perd rien, parce que perdre est la façon dont la mer circule.
Tu parles comme si ça suffisait, dit Andréas, avec une brutalité qu’il regretta immédiatement.
Ça ne suffit pas. Rien ne suffit. Mais c’est vrai. Et le vrai est le seul sol sur lequel on peut se tenir debout.
Silence.
Théon n’est pas perdu, continua-t-elle. Le fil est coupé — oui. Le fil entre lui et moi, le fil que j’ai senti se dédoubler quand il est né — ce fil-là est coupé et ne se renouera pas. Mais ce qu’il portait — le sang, la mémoire, les instructions qui savaient dessiner un cœur et deux poumons et des yeux capables de voir le monde — cela n’a pas été détruit. Cela a été rendu. Rendu à la terre, à l’eau, au cycle. Et cela sera repris. Pas par Théon — plus jamais par Théon. Mais par d’autres formes, d’autres vies, d’autres fils.
Comment peux-tu le supporter ?
Parce que je le sens. Mon corps le sent. Le fil ne s’arrête pas à Théon. Le fil ne s’arrête nulle part. Il se transforme. Ton fleuve — celui que tu vois, le grand mouvement du dense vers le dispersé — il emporte tout. Mais le contre-courant — le mien, celui du vivant — continue de remonter. Tant que quelque chose, quelque part, se divise et se transmet, le fil tient.
Elle prit ses mains — ses mains de charpentier, vides et inutiles — et les posa sur un morceau de cèdre qui traînait sur l’établi.
Touche, dit-elle. Ne regarde pas. Touche.
Et ce geste — ses mains à elle posées sur ses mains à lui posées sur le bois — fut le premier contact entre eux depuis la mort de l’enfant. Et il fut plus intime que n’importe quelle nuit d’amour, parce qu’il traversait quelque chose que le désir ne traverse pas : le gel du deuil, la paralysie de la perte, la certitude que le corps de l’autre ne peut pas réparer ce qui est cassé — mais qu’il peut être là, et que sa chaleur, même insuffisante, même dérisoire, est la seule chose qui sépare un être humain du néant.
Andréas sentit les mains de Mélaina sur les siennes et quelque chose bougea — pas la trame, pas encore. Quelque chose de plus humble et de plus fondamental : la sensation d’être touché. La sensation d’exister dans un corps qui est touché par un autre corps. La chose la plus simple et la plus irréductible du monde.
Il pleura. Pour la première fois depuis la mort de Théon, il pleura — et les larmes, en tombant sur le bois de cèdre, furent le commencement de quelque chose.