Chant XIII — L'Enseignement
Andréas ne devint pas philosophe. Il ne monta pas sur l’agora. Il ne fonda pas d’école. Il resta charpentier, et Mélaina resta guérisseuse, et les voisins ne surent jamais ce qui se passait le soir quand la lampe à huile réduisait le monde à un cercle d’or.
Mais il prit des apprentis. Et les apprentis posaient des questions. Et les questions étaient le véritable creuset de la gnose — car Andréas avait appris, de Mélaina et de la vie, que la vision n’est rien tant qu’elle n’est pas traduite, et que traduire c’est comprendre, et que comprendre ne se fait pas seul.
Le premier apprenti fut Dion — un garçon du Pirée, fils d’un cordier, avec des mains larges et un esprit vif que l’on devinait dans ses yeux qui ne restaient jamais en place. Il était venu pour apprendre la charpenterie navale, et il l’apprit — les bois, les assemblages, les courbes, le goudron. Mais très vite, il comprit qu’il se passait autre chose dans cet atelier. Que le maître parlait du bois d’une façon qui dépassait le bois. Que la femme du maître entrait parfois dans l’atelier et disait des choses qui ressemblaient à des réponses à des questions que personne n’avait posées. Que le visage d’un enfant sculpté dans le cèdre, posé sur l’étagère au-dessus de l’établi, portait un poids que le bois seul ne pouvait expliquer.
D’autres vinrent après Dion — Kléon le Thébain, Aristodème de Mégare, Thalès le jeune — qui n’avait aucun rapport avec le vieux Thalès de Milet mais qui portait le même nom avec une fierté touchante. Ils venaient pour les navires et ils restaient pour les questions. L’atelier du Pirée devint, sans que personne ne le décide, un lieu de parole — non pas une académie, non pas un gymnasium, mais un endroit où les mains travaillaient le bois pendant que les bouches travaillaient les idées, et où la sueur se mêlait à la pensée comme l’eau se mêle à la farine pour faire du pain.
Dion fut le premier à oser entrer dans le vif.
Un soir, il trouva Andréas devant le visage de Théon et il demanda :
Maître, qui est cet enfant ?
Mon fils.
Où est-il ?
Mort.
Alors pourquoi le garder ici ? À quoi sert un visage de bois quand le visage de chair n’est plus ?
Andréas ouvrit la bouche — et se rendit compte qu’il n’avait pas de réponse formulée. Il savait, dans les mains, dans le ventre, que le geste de sculpter avait un sens. Mais les mains ne parlent pas grec.
Je ne sais pas, dit-il.
Mais tu l’as fait quand même.
Oui.
Pourquoi ?
Parce que… parce que si je ne l’avais pas fait, il n’y aurait rien. Le monde aurait continué exactement pareil. Et quelque part dans cette continuité, il y aurait un trou — un endroit où quelqu’un a existé et où il n’existe plus — et personne ne le saurait.
Et c’est insupportable ?
Oui.
Pourquoi ?
Silence. Puis, lentement, en cherchant chaque mot comme on pose les pierres d’un mur :
Parce que ça a eu lieu. Et il y a dans ce qui a eu lieu quelque chose qui… résiste. Pas à la mort — la mort prend tout. Mais à l’effacement. Quelque chose qui dit : tu peux prendre la vie, mais tu ne peux pas prendre le fait qu’elle a eu lieu.
Et la sculpture dit ça ?
La sculpture est un geste vers ça. Une tentative. Comme tendre les mains dans le noir.
Dion réfléchit. Puis — et c’est là qu’il prouva qu’il n’était pas seulement un bon apprenti mais un vrai interlocuteur :
Maître, tu m’as dit un jour que les étoiles meurent et que leurs débris forment de nouvelles étoiles. Quand l’étoile meurt et disperse ses débris — est-ce qu’elle sculpte, elle aussi ? Est-ce qu’elle laisse un visage ?
Andréas le regarda longtemps. La lumière du soir entrait par la porte de l’atelier, et dans cette lumière les copeaux de bois ressemblaient à de l’or. La question venait de toucher le point exact qu’il tournait autour depuis des années.
Non, dit-il. Ce n’est pas la même chose. L’étoile n’a pas choisi de disperser ses éléments. Elle a brûlé et la dispersion a suivi. Mais moi — en sculptant ce visage — j’ai choisi. J’ai dit : ceci compte. J’ai marqué la matière avec une intention.
Alors la différence entre l’étoile qui meurt et toi qui sculptes — c’est le choix ?
C’est le choix. C’est la conscience qui dit : ceci a eu lieu et je refuse que ça s’efface.
Mais si la conscience elle-même meurt — si toi tu meurs — que devient le choix ?
Andréas fut incapable de répondre. Pas parce que la question était mauvaise — parce qu’elle était trop bonne. Elle touchait le bord du gouffre qu’il avait aperçu à Éleusis : la fin de la courbe, la dispersion finale, le moment où même la conscience qui se souvient cessera de se souvenir.
Ce fut Mélaina — qui écoutait depuis la pièce voisine, comme elle écoutait toujours, les mains occupées à trier des herbes pour ses emplâtres — qui donna la réponse qu’Andréas ne trouvait pas :
Le choix ne meurt pas avec celui qui l’a fait, dit-elle en entrant dans l’atelier, s’essuyant les mains sur sa tunique. Le choix entre dans la matière. Quand Andréas a sculpté ce visage, il a modifié le bois. Le bois porte le choix. Et le bois pourrira, oui, et les éléments retourneront au sol, et d’autres racines les boiront, et d’autres arbres les porteront. Mais la modification est faite. L’événement a eu lieu. Et le monde après cet événement n’est pas le même monde qu’avant.
Comme un caillou jeté dans l’eau, dit Dion.
Non, dit Mélaina. Pas comme un caillou. Le caillou fait des ronds qui s’effacent. C’est plutôt comme… comme les cicatrices sur la peau. La peau se referme, mais elle se referme autrement. Elle porte la trace. Et la trace n’est pas un souvenir — elle est une propriété de la peau elle-même.
Andréas regarda sa femme. Et il vit — il ne cessait de le voir, même après des années — cette opacité magnifique, cette densité de présence qui repoussait la trame. Et il comprit pourquoi la trame ne pouvait pas la traverser : parce que Mélaina n’était pas un objet dans la trame. Elle était un sujet — quelqu’un qui tisse la trame au lieu de la subir. Et ses mots, à cet instant, ajoutaient un fil au tissu du monde.
Voilà, pensa-t-il. Voilà la dernière pièce. La trame n’est pas quelque chose qu’on voit. C’est quelque chose qu’on fait.