Chapitre

Chant II — Le Bois et le Feu

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Il grandit dans l’odeur du cèdre et du goudron, parmi les copeaux et les coques renversées du chantier de Nikos, et ce fut une enfance heureuse — aussi heureuse que peut l’être une enfance traversée d’éclairs.

Le chantier naval de Nikos occupait une crique en contrebas du village, là où la plage de galets s’élargissait assez pour tirer les coques au sec. Trois hangars de bois abritaient les navires en construction — des caboteurs trapus, des barques de pêche, parfois un vaisseau plus ambitieux commandé par un marchand de Corinthe ou de Patras. Le matin, avant l’aube, Nikos descendait le sentier avec ses deux ouvriers, Phidias le borgne et Ménandre le silencieux, et ils travaillaient jusqu’à ce que le soleil soit trop haut pour tenir le goudron, puis ils remontaient manger le pain d’orge et les olives que Démétra préparait dans la cour, à l’ombre du figuier, et ils redescendaient quand l’ombre des collines allongeait la plage.

Andréas les suivait dès qu’il sut marcher. Il apprit à reconnaître les bois avant de savoir lire — le cèdre par son odeur poivrée, le chêne par sa lourdeur, le pin par la résine qui collait aux doigts, le frêne par sa souplesse et l’érable par son grain serré. Il ramassait les copeaux, il portait les clous de bronze dans un seau de cuir, il regardait son père avec cette adoration muette des fils pour qui le père est le premier dieu — le dieu des mains et des outils, le dieu qui sait transformer les arbres en navires.

Car les éclairs venaient. Pas la foudre — pas encore. Des images brèves, involontaires, comme des portes qu’on ouvre par accident et qu’on referme aussitôt sans comprendre ce qu’on a vu.

Un matin, en regardant son père courber une planche à la vapeur — le bois pâle suspendu au-dessus de la cuve fumante, Nikos arc-bouté sur les cordes de tension, la sueur traçant des rigoles dans la poussière de son visage — il vit. Vit, avec la netteté d’un objet posé devant lui. Quelque chose d’immense et de vert, un être d’une lenteur minérale qui tirait l’eau des profondeurs et mangeait la lumière du ciel, et derrière cet être il y en avait un autre plus petit et plus chaud, et derrière encore une étendue sans bornes où il n’y avait plus rien de vivant — seulement de la roche en fusion sous un ciel embrasé, un sol orange et nu aussi loin que portait le regard, et une chaleur si totale que l’air lui-même semblait brûler.

Il cligna des yeux. La vision disparut. La planche n’était qu’une planche. Mais que signifiait ce qu’il avait vu ? L’arbre, il pouvait le comprendre — tout le monde sait que le bois vient des arbres. Mais le monde brûlant derrière l’arbre ? Le sol en fusion ? Quel rapport avec une planche de cèdre ?

Il n’avait pas les mots. Et sans les mots, les visions étaient des énigmes sans cadre — comme un homme qui verrait les pièces d’un jeu sans en connaître les règles, les dispositions sans la grille, les mouvements sans le plateau.

Il garda cela pour lui. Les enfants qui voient des choses apprennent vite à ne rien dire — non par peur, mais parce qu’il n’existe pas de mots pour ce qu’ils voient, et que les mots qui n’existent pas rendent les adultes nerveux.

Nikos dit : Le bois ne veut pas plier. Il faut le convaincre. Et Andréas pensa, sans savoir pourquoi : Le bois a toujours plié. Il plie depuis bien plus longtemps que nous. Mais cette pensée ne menait nulle part. Ce n’était pas une compréhension — c’était une intuition brute, un grondement souterrain dont il n’arrivait pas à localiser la source. Elle resta en lui comme une graine qui n’a pas encore trouvé sa terre.

Les soirs d’été, quand le travail était fini et que la chaleur descendait des collines en vagues lentes, Nikos emmenait parfois Andréas au port. Ils mangeaient du poisson grillé sur les pierres du môle, les pieds pendant dans le vide, et ils regardaient les navires rentrer — les voiles brunes gonflées du dernier souffle du jour, les cris des marins qui jetaient les amarres, l’odeur de la marée qui montait des filets. Nikos parlait peu, mais quand il parlait c’était des bois et des courants, de la façon dont une quille doit épouser la vague au lieu de la combattre, de la patience qu’il faut pour ajuster un bordage. Et Andréas écoutait, et dans chaque parole de son père il entendait sans le savoir le commencement d’une métaphysique — parce que parler du bois et de l’eau, c’est déjà parler de la matière et de la forme, de la résistance et de la souplesse, du dialogue entre ce qui est et ce qu’on veut que ce soit.

À douze ans, il monta sur un navire construit par son père. La mer s’ouvrit devant lui, bleue et vivante, et de nouveau la vision le traversa — mais cette fois plus vaste, plus violente, impossible à refermer. Il vit la mer en profondeur : la surface, l’écume, les reflets, puis dessous quelque chose de grouillant et de prolifique, des formes translucides et anciennes d’une variété étourdissante, et plus bas encore une obscurité chaude parcourue de courants, et plus bas encore — tout au fond — un sol de roche noire d’où montaient des fumées brûlantes, et dans ces fumées des amas de matière qui n’étaient ni des pierres ni des bêtes mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui hésitait au bord d’une frontière qu’il ne savait pas nommer.

Que signifiait cette hésitation ? Pourquoi la matière semblait-elle vouloir devenir autre chose qu’elle-même au fond de la mer ? D’où venait cette impression de seuil, de basculement, comme si les choses les plus inertes contenaient en elles la possibilité de bouger, de se reproduire, de vivre ?

Il ne savait pas. Il n’avait aucun mot pour cela. Empédocle avait parlé de quatre éléments et de deux forces — l’Amour et la Haine — mais ce qu’Andréas voyait ne correspondait à rien de si simple. Ce n’était ni de l’eau ni du feu ni de la terre ni de l’air. C’était quelque chose de plus fondamental, quelque chose qui précédait les éléments, et dont les éléments n’étaient que des expressions passagères. Mais quoi ?

Il tomba à genoux sur le pont du navire, submergé par l’ampleur de ce qu’il voyait et l’étroitesse de ce qu’il comprenait.

Les marins crurent qu’il avait le mal de mer.

Ce soir-là, en rentrant, Démétra vit le visage de son fils et sut — comme savent les mères, par ce canal qui passe sous les mots — que quelque chose s’était produit. Elle ne demanda rien. Elle posa une assiette de lentilles devant lui, versa un peu de vin dans une coupe d’argile, et resta assise en face, les mains sur les genoux, avec cette patience immense des femmes grecques qui attendent que les hommes trouvent les mots pour ce qu’ils n’arrivent pas à dire. Mais Andréas ne trouva pas les mots. Pas ce soir-là. Pas de toute son enfance. Les mots viendraient plus tard, d’une autre voix, dans une autre maison, d’une femme aux mains d’indigo dont il ne soupçonnait pas encore l’existence.