Chapitre

Chant VII — Le Mariage et les Deux Savoirs

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Ils se marièrent à la fin de l’été, dans la cour de la maison de Mélaina, sous un dais de branches d’olivier tressées que les voisines avaient accroché entre les murs. Nikos vint d’Étolie, un peu perdu dans cette grande ville où les rues étaient pavées et où les gens parlaient trop vite, et il regarda son fils comme on regarde un navire qu’on a construit et qui prend le large — avec fierté, avec terreur, avec la certitude muette qu’on ne maîtrise pas les mers. Démétra était venue aussi, silencieuse et droite dans sa robe de laine noire, et elle avait regardé Mélaina avec cette évaluation sans malveillance des belles-mères qui cherchent dans la femme de leur fils la trace d’une solidité suffisante. Elle l’avait trouvée.

La cérémonie fut simple — du vin versé en libation, des graines de sésame jetées sur les mariés, un hymne chanté par un voisin qui avait une belle voix et un autre qui n’en avait pas. Puis un repas dans la cour, du poisson grillé et des galettes, du vin résiné, des figues et du fromage. Les voisins étaient venus — le forgeron d’en face, les femmes du quartier avec leurs enfants, le vieux tanneur qui avait été le maître de Mélaina et qui pleurait sans raison apparente dans un coin, un marin crétois qui s’était invité lui-même et que personne n’osa chasser parce qu’il avait apporté trois amphores de vin.

Les premiers mois furent voraces.

Ils firent l’amour avec l’appétit de ceux qui découvrent que le corps de l’autre est un pays dont la carte se redessine à chaque visite — on croit connaître la côte et on trouve une crique, on croit avoir épuisé la plaine et on découvre un col. Andréas apprit le corps de Mélaina comme il avait appris le bois — en l’écoutant, en le respectant, en cherchant le sens du grain au lieu de le forcer. Il apprit quels gestes la faisaient se cambrer et lesquels la faisaient rire, quels mots murmurés contre sa nuque ouvraient quelque chose en elle et quels silences le fermaient, et il apprit — cela le bouleversa — que le plaisir qu’il lui donnait était une forme de connaissance, pas seulement du corps de Mélaina mais du vivant : que la chair heureuse répond différemment que la chair indifférente, que le désir modifie la texture de la peau et la profondeur du souffle, et que ce qui se passe entre deux corps nus n’est pas un à-côté de la vie mais son centre, le point exact où la matière décide de ne pas rester matière et de devenir quelque chose d’autre.

Mélaina, de son côté, découvrait en Andréas un corps traversé par une vision. Quand elle posait les mains sur les gens ordinaires, elle sentait le sang, les organes, le fil du vivant. Quand elle posait les mains sur Andréas — surtout dans l’amour, surtout dans ces moments où les défenses tombent et où l’on n’est plus qu’une surface ouverte — elle sentait, derrière le sang et les organes, quelque chose de vaste, de très ancien, de structurel, comme si le corps d’Andréas était une fenêtre et qu’en le touchant elle touchait aussi ce qui était derrière la fenêtre.

Tu es bizarre, lui dit-elle un matin, les jambes encore mêlées aux siennes, le drap roulé quelque part au pied du lit. Tu es bizarre et ça ne me déplaît pas.

Bizarre comment ?

Quand je te touche, je ne touche pas que toi. Je touche plus loin. Plus profond. C’est comme si ta peau était plus mince que celle des autres — comme si le monde entier était juste dessous, et que je pouvais presque le sentir.

Il sourit. Et toi ? Quand je te touche — toi — je ne vois rien. Pour la première fois de ma vie, je ne vois rien. Il n’y a que toi. Pas de couches, pas de profondeurs. Juste ta peau. Et ta peau me suffit.

Ça devrait m’inquiéter ?

C’est la plus belle chose qui me soit arrivée.

Ce que les voisins voyaient : un charpentier et une guérisseuse qui s’installaient dans une maison modeste du Pirée. Un couple jeune, travailleur, un peu étrange — lui trop silencieux, elle trop sûre d’elle. Une vie normale. Lui partait le matin au chantier d’Hérakléidès, remontait la ruelle à midi pour manger le ragoût que Phyllis la servante avait préparé, redescendait travailler jusqu’au soir. Elle tenait l’atelier de teinture, recevait les femmes qui venaient pour les soins, préparait les herbes et les emplâtres dans la cour. Des voisins qui s’arrêtaient devant la porte, un chat qui dormait au soleil, des enfants du quartier qui jouaient dans la ruelle. Les bruits quotidiens d’un port de commerce — les coups de marteau des forgerons, le grincement des chariots, les cris des marchands, et par-dessus tout cela le souffle de la mer, constant et indifférent.

Ce qui se passait à l’intérieur de cette vie n’était pas normal.

Le soir, quand la maison était close et que la lampe à huile réduisait le monde aux dimensions d’un cercle d’or, Andréas parlait. Pour la première fois de sa vie, il parlait de ce qu’il voyait — non pas parce qu’il avait enfin trouvé les mots, mais parce que Mélaina les lui arrachait. Elle avait cette faculté des esprits véritablement puissants : elle posait des questions qui rendaient les réponses possibles. Et la parole venait mieux après l’amour — non pas parce que le plaisir les rendait plus intelligents, mais parce qu’il les rendait plus honnêtes. Les corps ne mentent pas. Et deux personnes qui viennent de se connaître dans la nudité ont moins de raisons de tricher avec les mots.

Tu dis que tu vois des couches, dit-elle un soir, le menton posé sur son épaule, la voix encore un peu rauque. Mais est-ce que ce sont des choses différentes les unes au-dessus des autres — comme des étoffes empilées — ou est-ce que c’est la même chose vue de plus en plus près ?

Il resta bouche ouverte. Il n’avait jamais formulé la distinction. Il voyait, depuis l’enfance, des profondeurs — l’arbre sous la planche, la roche sous le mur, l’ancien sous le présent. Mais il avait toujours reçu ces visions comme un spectacle, quelque chose qu’on subit, pas qu’on interroge. Mélaina, en une question, venait de le forcer à passer du regard à la pensée.

Je ne sais pas, dit-il.

Alors regarde mieux.

Il regarda mieux. Des semaines durant, il porta cette question comme on porte une braise dans la paume — avec douleur, avec attention — et il observa les visions à travers ce nouveau prisme. Quand la trame lui montrait les couches de la pierre, il ne se contentait plus de voir la succession des strates : il la comparait avec ce qu’il voyait dans les couches de la mer, dans les couches du bois, dans les couches de la ville. Était-ce la même chose ? Des choses différentes ? Le même mouvement à des échelles différentes ?

Et un soir, en regardant les flammes dans le foyer — Mélaina cardait la laine dans le coin, Phyllis était couchée, le chat ronronnait sur le seuil — il eut une percée :

Les deux. C’est les deux en même temps. Les couches s’empilent — chaque niveau est distinct, le grain de bois n’est pas la fibre, la fibre n’est pas la poussière dont la fibre est faite. Mais le mouvement est le même à chaque niveau. Quelque chose se condense, se complique, se maintient un temps, puis se défait et nourrit le niveau suivant. Je vois ce même mouvement partout — dans la flamme, dans l’arbre, dans la cité. Comme un motif qui se répète à toutes les tailles.

Et ce motif — c’est quoi ?

Il resta longtemps silencieux. Puis :

Je ne sais pas comment le dire. C’est comme… un souffle. Une respiration. Les choses se contractent, deviennent denses, deviennent quelque chose, tiennent un temps — puis se relâchent et se dispersent. Et de cette dispersion, d’autres choses se contractent. Et ainsi de suite.

Comme l’inspiration et l’expiration.

Oui. Sauf que ce n’est pas un cercle. Le souffle va quelque part. La direction que j’ai vue à Éleusis — du dense vers le dispersé — c’est la pente générale. Mais contre cette pente, par endroits, le souffle remonte. Des choses se forment qui n’existaient pas avant. Des choses plus complexes que ce dont elles sont faites. Et je ne sais pas pourquoi.

Mélaina posa sa main sur la sienne. Et sous le contact de ses doigts tachés d’indigo, il sentit — pour la première fois — quelque chose qu’il ne voyait pas mais qu’elle portait. Un courant. Pas le courant de la trame — pas le grand fleuve de la matière qui se transforme. Un autre courant. Plus chaud. Plus insistant. Comme un contre-courant dans le fleuve, qui remonte la pente au lieu de la descendre.

Tu le sens ? dit-elle.

Oui. Qu’est-ce que c’est ?

C’est ce qui pousse contre la pente. C’est ce que mon corps sait et que ta vision ne montre pas. Tes couches, ton grand mouvement du dense vers le dispersé — c’est l’endroit du tissu. Moi, je touche l’envers. Et l’envers, c’est ce qui résiste à la dispersion. Ce qui s’assemble au lieu de se défaire. Ce qui se transmet au lieu de se perdre.

Comment le sais-tu ?

Parce que je le porte. Chaque femme le porte. Quand je pose mes mains sur une femme qui accouche, je sens un fil — pas ton fil à toi, pas le grand mouvement des pierres et des étoiles. Un autre fil. Plus fin. Plus chaud. Le fil qui va de cette femme à sa mère, et de sa mère à la mère de sa mère, et ainsi en remontant, très loin, plus loin que je ne peux sentir. Et ce fil ne se rompt pas. Il se dédouble — un brin dans la mère, un brin dans l’enfant. Et le brin neuf n’est pas identique à l’ancien. Il est… recombiné. Comme un tisserand qui reprendrait les mêmes fils pour faire un motif différent.

Andréas la regarda avec un respect qui ressemblait à de la crainte.

Tu décris un contre-courant, dit-il lentement. La matière se disperse — c’est ce que je vois. Mais le vivant s’accumule — c’est ce que tu sens. La même substance, mais travaillée dans l’autre sens.

Non, dit-elle. Pas tout à fait. Ton fleuve, celui qui va du dense vers le dispersé — le vivant ne s’y oppose pas. Il le chevauche. Il utilise le courant de la dispersion pour se propulser. Comme un nageur qui utilise le courant au lieu de lutter contre lui.

Et cette image — si concrète, si éloignée des Mystères et du kykéon — ouvrit en Andréas quelque chose qu’Éleusis n’avait pas su ouvrir. Il venait de comprendre que ses deux questions — Pourquoi la matière va-t-elle dans un seul sens ? et Comment la complexité peut-elle monter si le courant descend ? — n’étaient pas deux questions distinctes. C’était la même question vue de deux côtés. Le vivant ne contredisait pas le mouvement de la matière — il l’habitait. Il se servait de la pente pour construire des formes que la pente, seule, n’aurait jamais produites.

Il la prit dans ses bras. Non pas par désir — par gratitude, par vertige intellectuel, par cette reconnaissance animale que le corps exprime mieux que les mots. Il la serra contre lui et sentit, peau contre peau, les deux courants se frôler — le sien et le sien, la trame et le fil, l’endroit et l’envers. Et il pensa : C’est cela, l’amour. Pas un sentiment. Un lieu. Le lieu où les deux faces du monde se touchent.

Mais comment ? Et pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Et surtout — cette question qui le brûlait depuis Éleusis — pour combien de temps ?

Ces questions, Mélaina ne pouvait pas y répondre. Pas parce qu’elle n’était pas assez savante — parce que les réponses n’existaient pas encore. Elles étaient devant eux, dans le temps, comme des pierres dans un fleuve qu’on ne peut atteindre qu’en marchant.