Chant VI — Les Corps
Leur première nuit fut un chantier naval.
Ce n’était pas une métaphore — c’est ce qu’Andréas pensa après, en regardant le plafond de la chambre louée près du port, Mélaina endormie contre lui, la peau encore humide, les cheveux éparpillés sur son torse comme des algues sur une coque échouée. Un chantier naval. Quelque chose qu’on construit à tâtons, dans l’urgence et la maladresse, avec des matériaux qu’on ne connaît pas encore, et qui tient quand même — qui tient parce que les corps en savent plus que les têtes, et que les mains qui savent courber le bois savent aussi trouver la cambrure d’un dos, et que les mains qui savent lire les maladies savent aussi lire le désir, et que le langage entre les corps dont elle avait parlé — ce langage plus ancien que les mots — était aussi le langage de cela, de cette chose urgente et désordonnée qui se passe quand deux peaux se rencontrent sans intermédiaire.
La chambre était petite — un lit de corde et de paille, un tabouret, une cruche d’eau. Par la fenêtre sans volet, le bruit du port montait : les cris des marins de nuit, le grincement des amarres, le clapotis de l’eau noire contre les coques. Une lampe à huile posée sur le tabouret jetait une lumière orange qui faisait danser les ombres sur les murs de chaux. Et dans cette lumière, le corps de Mélaina.
Il avait eu peur, un instant, que la trame revienne pendant l’amour. Que la vision fasse de Mélaina un objet transparent, un réseau de couches et de profondeurs à traverser du regard. Mais non. La trame ne vint pas. Le corps de Mélaina resta opaque — magnifiquement, furieusement opaque — et cette opacité était le contraire exact de ce qu’il vivait avec le reste du monde. Avec le reste du monde, il voyait trop. Avec Mélaina, il sentait trop. Sa peau sous ses doigts n’était pas une surface à traverser — c’était un territoire à habiter. Chaque centimètre avait sa texture, sa chaleur, sa réponse. Les creux de ses clavicules, le grain différent de l’intérieur des bras, la ligne d’ombre au bas du ventre, et cette façon qu’elle avait de cambrer le dos quand ses mains descendaient — non pas un abandon mais une invitation, un mouvement qui allait vers lui autant qu’il allait vers elle, un dialogue de pressions et de retraits et de retours.
Il y eut de la maladresse — bien sûr qu’il y eut de la maladresse. Des coudes mal placés, un rire étouffé quand leurs nez se cognèrent, un moment où il ne sut plus quoi faire de ses mains et où elle les prit et les posa elle-même là où elles devaient être, avec cette autorité naturelle qui était la sienne en toutes choses. Et cette maladresse fut une grâce — parce qu’elle prouvait que ce qui se passait entre eux n’était pas un rituel ni un accomplissement mais un apprentissage, le premier jour d’un travail qui durerait des années et qui ne serait jamais fini.
Et il comprit — pas dans sa tête, dans sa peau — quelque chose que les hiérophantes d’Éleusis ne lui avaient pas enseigné : que le savoir du corps n’est pas un savoir inférieur. Que le désir n’est pas un obstacle à la vision. Que la chair qui veut la chair accomplit, dans sa bêtise splendide, le même geste que la matière au fond de la mer — cette hésitation au bord de la frontière entre l’inerte et le vivant, cette insistance à toucher ce qui est autre, à franchir la limite du soi pour entrer dans le non-soi. Faire l’amour, c’était traverser la frontière. Non pas celle de la trame — celle de l’existence.
Mélaina se réveilla. Le port bruissait encore — les veilleurs qui s’interpellaient, un chien qui aboyait quelque part dans les docks, le claquement d’une voile mal arrimée. Elle posa sa main à plat sur sa poitrine — ce geste de guérisseuse, ce réflexe de lecture — et elle dit, les yeux encore troubles de sommeil : Je te sens.
Quoi ?
Ton cœur. Mais pas seulement ton cœur. Quelque chose dessous. Quelque chose de vaste. Comme un bruit de fond, très loin, très ancien. Quand je pose les mains sur les gens, je sens leur corps. Sur toi, je sens quelque chose derrière ton corps. Comme un écho.
Il se tut. Il venait de comprendre pourquoi sa vision ne traversait pas Mélaina. Ce n’était pas qu’elle bloquait la trame — c’est que la trame, en elle, passait autrement. Pas par le regard. Par le toucher. Mélaina n’était pas opaque à la trame — elle en était un canal. Un canal d’un autre type que le sien. Et quand leurs corps se touchaient, les deux canaux se frôlaient sans se confondre, comme deux fleuves qui se longent avant de se jeter dans la même mer.
Il l’embrassa. Non pas le baiser d’après l’amour — tendre, amorti, déjà tourné vers le sommeil. Un autre baiser. Un baiser de reconnaissance. Celui qu’on donne à quelqu’un quand on comprend, pour la première fois, qu’on ne sera plus seul dans le labyrinthe.
Dehors, l’aube grisait le ciel au-dessus du port. Les premiers bruits du matin montaient — les marchands de poisson qui installaient leurs étals, les ânes chargés de jarres qui descendaient vers les quais, le raclement des coques qu’on tirait au sec pour le radoub. Le monde reprenait sa course, indifférent et magnifique, et quelque part dans une chambre au-dessus du port, deux corps mêlés apprenaient un langage que personne n’avait écrit et que tout le monde connaissait.