Chant XV — La Mort
Andréas mourut vieux, dans la maison basse des collines d’Étolie où il était né, où il était revenu parce que les hommes qui ont beaucoup vu reviennent toujours au point de départ — non pas parce qu’il est le meilleur mais parce qu’il est le leur.
Les derniers jours furent lents et transparents, comme ces matins d’hiver où la brume s’attarde dans les vallées et où le monde semble fait de gaze. Il ne quittait plus le lit — le lit de corde que Mélaina avait garni de laine fraîche et d’herbes parfumées, le lit tourné vers la fenêtre pour qu’il puisse voir la colline et la mer en contrebas et les oliviers qui descendaient en rangs serrés vers la côte. La trame ne le quittait plus. Elle était partout — dans la texture du drap, dans la lumière sur le mur, dans le souffle de Mélaina qui veillait près de lui, dans les veines du bois de la fenêtre, dans le vol d’un martinet qui passait dans le ciel d’avril. Et elle n’était plus ni terrifiante ni magnifique. Elle était familière. Comme un paysage qu’on a tant regardé qu’il est devenu un visage.
Les voisins passaient — les fils et petits-fils des gens que Nikos avait connus, les femmes que Mélaina soignait, un vieux pêcheur qui avait navigué sur un navire construit par Andréas quarante ans plus tôt et qui venait s’asseoir au pied du lit, sans rien dire, par respect pour le bois et l’homme qui l’avait façonné. Dion vint de Corinthe quand la nouvelle lui parvint. Il resta une semaine, dormant sur le sol de l’atelier, parmi les outils et les copeaux, et il regardait son maître mourir avec cette attention précise qu’Andréas lui avait enseignée — l’attention de celui qui sait que regarder est déjà un acte, et qu’un acte laisse une trace.
Mélaina tenait sa main. Ses doigts, qui ne portaient plus de taches d’indigo depuis longtemps mais gardaient la rugosité du travail et cette chaleur que rien n’avait jamais éteinte, serraient les siens avec la force de celle qui reste quand tout le reste s’en va. Elle était assise sur un tabouret bas, le dos droit malgré l’âge, les cheveux blancs noués en un chignon simple, et elle le regardait avec cette densité de présence qui avait été la sienne depuis le premier jour — cette opacité magnifique, ce refus de la transparence, cette façon d’être là comme la roche est là, irréductible et pleine.
Mélaina.
Oui.
Est-ce que tu sens le fil ?
Elle ferma les yeux. Ses mains firent ce qu’elles avaient toujours fait — elles lurent. Elles lurent le corps qui se défaisait, le sang qui ralentissait, le souffle qui s’espaçait. Et elles lurent, sous tout cela, le fil — non pas coupé comme celui de Théon, mais s’amincissant lentement, naturellement, comme une rivière qui approche de la mer et se dissout dans quelque chose de plus vaste qu’elle.
Oui, dit-elle. Je le sens.
Où va-t-il ?
Partout. Il se défait et il entre dans tout — la terre, l’eau, l’air. Ce que tu étais sera dans les oliviers de cette colline et dans la mer en bas et dans la pluie qui tombera sur des gens qui ne sauront pas ton nom.
Et ce que j’ai compris ? Les questions — les réponses — les pièces du puzzle ? Est-ce que tout ça se disperse aussi ?
Et Mélaina dit la chose qu’elle portait depuis le jour où elle s’était assise sur le rocher, face à la mer, les mains écorchées sur la pierre chaude, le jour où le deuil s’était recomposé en elle en quelque chose de plus dur et de plus vrai que la douleur :
La trame, c’est nous, Andréas. Ce n’est pas quelque chose qu’on voit de l’extérieur. C’est quelque chose qu’on tisse de l’intérieur. Chaque geste, chaque regard, chaque main posée sur un front brûlant ou une planche de bois — c’est un fil ajouté. Et le tissu tient non pas parce qu’il est éternel, mais parce que quelqu’un, quelque part, est toujours en train de tisser.
Et quand plus personne ne tissera ?
Alors le tissu portera la trace de tous ceux qui ont tissé. Pas comme un souvenir — comme une propriété. Comme les cicatrices sur la peau. Même si plus personne ne regarde le tissu, même si plus personne ne sait qu’il y a eu un tissu — les plis seront là. L’événement aura eu lieu. Et rien — rien dans le grand mouvement que tu as vu — ne pourra faire que cela n’ait pas eu lieu.
Andréas ferma les yeux. Et il vit — une dernière fois, avec une clarté parfaite — ce qu’il avait passé sa vie à chercher : non pas la trame comme un objet à contempler, mais la trame comme un acte à accomplir. Non pas un spectacle mais une responsabilité. Chaque être qui regarde, qui touche, qui construit, qui se souvient, ajoute au tissu du monde une complexité qui ne s’efface pas — parce que le regard n’est pas dans le fleuve, le regard est ce que le fleuve produit, et ce qui a été produit a été produit, et le fleuve lui-même porte la trace de l’avoir produit, et cette trace est irréductible, et elle durera aussi longtemps que durera la substance, c’est-à-dire toujours.
Et il vit aussi — superposés, entrelacés — la trame et le fil, l’endroit et l’envers du même tissu, et au centre cette femme, la preuve vivante que la matière peut aimer, que le sang peut se souvenir, que la conscience peut choisir de laisser une trace.
Le feu ne s’éteint pas, dit-il. Il change de forme.
Je sais, dit-elle. C’est ce que le sang dit depuis le début.
Le dernier souffle d’Andréas ne fit aucun bruit.
Dehors, le matin d’avril entrait par la fenêtre — le même matin d’avril que celui de sa naissance, dans cette même maison, sous ce même toit que Nikos avait construit et qu’Andréas avait réparé. Un merle chantait dans le figuier — le petit-fils ou l’arrière-petit-fils du merle qui chantait le jour de sa naissance, peut-être, car les merles aussi ont leurs lignées et leurs fils. En contrebas, un pêcheur tirait ses filets dans la lumière, et les mailles ruisselaient d’argent.
Mélaina ne lâcha pas sa main. Pas tout de suite. Elle la tint longtemps — assez pour sentir la dernière chaleur se dissiper, le fil se défaire et entrer dans la terre et dans l’air et dans la lumière d’avril. Elle porta la main d’Andréas à ses lèvres. Elle embrassa les doigts froids — les doigts qui avaient courbé le bois, sculpté le visage de leur fils, tenu son corps dans les nuits d’amour et de deuil — et dans ce baiser il y eut tout ce que leur vie avait été : le chantier naval de la première nuit, les matins voraces, les soirs de questions, le gel du deuil, le retour des mains, la lenteur de la vieillesse, et cette intimité si profonde qu’elle était devenue un fait géologique, un trait de la terre, une propriété du sol sur lequel ils avaient vécu.
Puis elle posa la main d’Andréas sur le drap, et sa propre main sur le rebord de la fenêtre, là où le soleil chauffait la pierre. Et elle sentit, sous sa paume, dans la chaleur, quelque chose qui ressemblait à une présence.
Elle ne pleura pas.
Elle savait où il était.
Partout.