Chant XIV — Les Dernières Années
Ils vieillirent ensemble, et leur vieillesse fut le moment où les deux savoirs — celui de la trame et celui du sang — cessèrent enfin d’être deux.
C’est Nikos qui les ramena en Étolie. Pas Nikos lui-même — Nikos était mort, un hiver, dans son sommeil, sans bruit, comme meurent les charpentiers qui ont passé leur vie à faire des choses solides et qui s’en vont sans bruit quand la solidité n’est plus nécessaire. Mais la lettre de Démétra — portée par un marin de passage, griffonnée par le prêtre du village qui était le seul à savoir écrire — disait simplement : La maison est vide. Et Andréas comprit qu’il était temps de revenir. On revient toujours au point de départ — non pas parce qu’il est le meilleur mais parce qu’il est le sien.
Ils fermèrent l’atelier du Pirée. Phyllis la servante, devenue vieille elle aussi, resta en ville chez une nièce. Le chat noir était mort depuis longtemps. Ils emportèrent peu de choses — des outils, des herbes, le visage sculpté de Théon, et une malle de livres que Dion leur avait donnée et qu’Andréas n’avait pas lus parce qu’il ne lisait pas le grec avec aisance, mais que Mélaina lui lisait le soir, à la lampe, les textes d’Héraclite et de Parménide et d’Empédocle, et il reconnaissait dans leurs mots — avec un mélange de soulagement et de solitude — des fragments de ce qu’il avait vu.
Leurs corps changèrent — bien sûr qu’ils changèrent. Le temps fait ce que le temps fait : il épaissit, il creuse, il blanchit, il raidit. Les mains d’Andréas, qui avaient courbé des milliers de planches, devinrent noueuses et lentes. Ses épaules se voûtèrent, son dos se raidit, et certains matins il mettait un long moment à se lever, le corps ankylosé par le froid des collines qui montait du sol de pierre. Les mains de Mélaina, qui avaient posé sur des centaines de fronts fiévreux, perdirent un peu de leur souplesse — mais pas leur chaleur. Jamais leur chaleur.
Et l’amour changea avec les corps — non pas en diminuant mais en changeant de registre, comme un instrument qui passe des aigus aux graves sans perdre en intensité. Là où il y avait eu l’urgence, il y avait maintenant la lenteur. Là où il y avait eu la faim, il y avait la saveur. Ils faisaient l’amour moins souvent, mais quand ils le faisaient c’était avec une profondeur que la jeunesse n’aurait pas supportée — une pleine conscience de chaque contact, une gratitude absolue pour le simple fait que ces corps existaient encore, côte à côte, capables de se donner du plaisir après tout ce qu’ils avaient traversé. Faire l’amour à soixante ans avec la femme qui a porté votre enfant mort et qui vous a tenu debout dans l’abîme, ce n’est plus du désir — c’est de la cosmologie. C’est la preuve, administrée par la chair, que le vivant insiste.
Et même quand ils ne faisaient pas l’amour, le langage des corps persistait. La main de Mélaina dans les cheveux blancs d’Andréas quand il s’endormait dans son fauteuil. Le bras d’Andréas autour de ses épaules quand la nuit tombait et que le froid de la mer montait vers la maison. Cette géographie intime qui s’était dessinée en trente ans de sommeil partagé — les positions, les territoires, la façon dont leurs corps s’emboîtaient dans le noir avec la précision de deux pièces de bois ajustées par un maître charpentier.
Mélaina continua de soigner. Les femmes d’Étolie vinrent la voir comme étaient venues les femmes du Pirée — par le chemin de terre, pieds nus, avec leurs enfants sur la hanche et leurs douleurs dans le corps. Après la mort de Théon, une couche supplémentaire s’était ouverte dans son don — une profondeur que le deuil avait creusée comme la mer creuse une grotte dans la falaise. Elle sentait désormais, quand elle posait les mains sur un malade, non seulement le mal et le remède, mais la chaîne — la longue lignée de corps dont ce corps était l’héritier. Elle sentait les forces et les fragilités accumulées génération après génération, les résistances acquises et les vulnérabilités transmises. Elle sentait, dans la chair d’un enfant fiévreux, les ancêtres morts dont personne ne se souvenait.
Et parfois — rarement, dans des moments de grâce — elle sentait en avant. Non pas l’avenir exact — pas de date, pas de nom, pas de prophétie. Mais la direction du fil. Le champ des possibles qui s’ouvrait devant un être en fonction de ce que le sang portait. Ce n’était pas de la divination. C’était de la lecture — la lecture d’un texte inscrit dans la chair, dans un alphabet que personne ne savait nommer mais que le corps de Mélaina déchiffrait comme un fleuve déchiffre son lit : par le mouvement même de ce qui coule.
Andréas, de son côté, continuait de construire. Des barques surtout — plus de grands navires, ses mains n’avaient plus la force — des barques de pêche pour les gens du village, solides et simples, faites pour tenir la vague et ramener les hommes au port. Et les apprentis venaient — de plus en plus loin — non pour la technique mais pour cette chose indéfinissable qui se passait dans l’atelier : cette façon qu’il avait de parler des matériaux comme s’ils participaient à leur propre mise en forme, et d’écouter les questions comme si les réponses étaient dans la bouche de celui qui les posait.
Un jour, un apprenti nommé Kléon demanda : Maître, toi qui vois la trame — est-ce que tu sais comment le monde finira ?
Andréas regarda Mélaina. Elle était assise sur le banc sous le figuier — le même banc où Démétra s’asseyait autrefois — et elle triait des feuilles de sauge pour ses tisanes. La lumière du soir jouait dans ses cheveux blancs.
J’ai vu, dit-il lentement, un mouvement. Un grand mouvement qui va du plus dense vers le plus dispersé. Et au bout de ce mouvement — très loin, plus loin que tout ce que j’ai vu — il y a quelque chose qui ressemble à un silence. Pas un silence de mort. Un silence d’absence. Un silence où il ne resterait plus rien pour entendre qu’il n’y a plus rien.
Kléon, pâle : Alors à quoi bon ?
Andréas attendit. Il avait appris — de Mélaina, de Dion, de vingt ans de questions — que les réponses données ne valent pas les réponses trouvées.
Ce fut Dion — devenu maître à son tour, installé à Corinthe, mais qui revenait chaque automne en Étolie comme on revient au puits — qui parla :
Tu poses la mauvaise question, Kléon. Tu demandes à quoi bon, comme si le sens d’une chose dépendait de sa durée. Mais le sens de ton repas de ce soir dépend-il du fait que tu auras faim demain ?
Ce n’est pas pareil. Un repas, c’est un repas. Le monde entier, c’est…
C’est un repas, dit Andréas, et il rit — un rire que personne ne lui avait entendu depuis la mort de Théon, un rire qui montait du ventre et secouait ses épaules voûtées. Le monde entier est un repas, Kléon. Quelque chose qui se consume pour nourrir autre chose. Et nous — nous qui sommes faits de la même substance que tout le reste, nous qui portons dans nos os et notre sang les mêmes éléments que les pierres et les étoiles — nous sommes le moment où le repas se contemple et se demande à quoi il sert.
Et la réponse ?
La question elle-même est la réponse. Le fait que tu puisses la poser. Le fait que la substance du monde ait produit un être capable de se retourner sur elle et de demander : pourquoi ? Il n’y a peut-être pas de pourquoi. Mais il y a le fait que la question existe. Et ce fait-là est irréductible.
Mélaina leva les yeux de son travail. Elle croisa le regard d’Andréas. Trente ans de langage silencieux passèrent dans cet échange — les nuits d’amour, le chantier naval de la première fois, les questions au cercle de la lampe, le gel du deuil, le retour des mains, la lenteur de la vieillesse. Elle sourit — un sourire minuscule, presque invisible, que seul Andréas pouvait lire. Le sourire signifiait : Il t’a fallu quarante ans, un fils mort, un apprenti têtu et une femme aux mains d’eau pour arriver là. Mais tu y es.