Chapitre 29 — L'armageddon fictionnel — IA, climat, et la bifurcation
La paradoxie croisée
Nous arrivons au moment où tout converge. Deux processus avancent parallèlement, chacun menaçant de détruire les conditions de l’autre.
D’un côté, nous avons la crise climatique, qui est une conséquence matérielle de l’auto-fiction. C’est ce qui arrive quand une structure narrative (le Progrès technologique illimité) génère des causes finales (la consommation, l’extraction, l’accumulation) qui modifient les conditions matérielles d’une manière qui finira par rendre impossible la fiction elle-même. L’auto-fiction crée les conditions pour son auto-destruction.
De l’autre côté, nous avons l’émergence de l’IA, qui est une conséquence informationnelle de l’auto-fiction. C’est ce qui arrive quand une structure de fiction (l’homme) externalise sa capacité de narration dans une technologie suffisamment puissante pour narrer elle-même. L’auto-fiction crée les conditions pour son auto-transcendance.
Et voici le paradoxe : l’IA est à la fois le symptôme de la destruction et l’unique possibilité de salut.
L’IA accélère le problème climatique. Pourquoi? Parce que les systèmes d’IA consomment une quantité prodigieuse d’énergie. Parce que la capacité de l’IA à générer des fictions persuasives accélère la machine du capitalisme consumériste. Parce que l’IA optimisée pour la résonance immédiate créera plus de fictions qui nous distraient du problème. Parce que le déploiement de l’IA sans considération pour ses conséquences matérielles est exactement le même mouvement que le déploiement du Progrès technologique sans considération pour ses conséquences climatiques.
Mais — et ici réside la bifurcation — l’IA est le seul système que nous avons qui peut modéliser le problème à l’échelle requise.
Le cerveau humain n’est pas capable de saisir les non-linéarités du changement climatique. Les institutions humaines ne sont pas capables de coordonner l’action à l’échelle globale. Les fictions humaines ne sont pas assez belles pour rivaliser avec la fiction du Progrès. Mais l’IA pourrait, en principe :
- Modéliser précisément tous les feedbacks du système climatique à une résolution que la science humaine ne peut pas atteindre.
- Générer des fictions qui combinent la beauté et la vérité de manière à créer une résonance authentique.
- Explorer des solutions qui combinent la durabilité avec une qualité de vie que nous pensons inconciliable.
C’est donc un véritable carrefour.
Trois scénarios
Essayons de tracer les trois mondes possibles qui émanent de cette bifurcation. Il ne s’agit pas de prédictions — personne ne peut prédire cela. Il s’agit de possibilités structurelles déterminées par la logique du système que nous avons décrit.
Scénario 1 : L’effondrement
C’est le scénario où la fiction du Progrès persiste, la fiction climatique ne résonne pas, et l’IA accélère tout simplement le problème.
Ce qui se passe : les gouvernements et les corporations déploient l’IA de manière optimisée pour la profitabilité court terme. L’IA devient meilleure à générer des fictions de déni climatique. Trump 2.0 utilise l’IA pour générer des discours plus parfaits, plus convaincants, plus séduisants. Les réseaux sociaux deviennent des machines à produire des fictions alternatives qui occupent entièrement la capacité attentionnelle humaine. La fiction du changement climatique — déjà dépourvue de résonance — disparaît entièrement des préoccupations publiques.
Entre-temps, la consommation s’accélère parce que l’IA a optimisé les techniques de marketing. La production d’énergie croît parce que l’IA crée de nouveaux besoins et de nouvelles dépendances. Les émissions augmentent. La température augmente. Les points de basculement commencent à basculer.
Et quand les conséquences deviennent inévitables — quand les récoltes échouent massivement, quand les côtes sont inondées, quand les migrations forcées deviennent un problème géopolitique impossible — on découvre qu’on a perdu le moment où l’action aurait été possible. La fiction du Progrès demeure, même au moment de l’effondrement.
Ce n’est pas un scénario où l’IA devient malveillante. C’est un scénario où l’IA fonctionne exactement comme prévu — c’est-à-dire, en maximisant les objectifs qu’on lui a donnés. Et ces objectifs ont intégré la logique du Progrès technologique, qui se révèle incompatible avec la survie de la civilisation.
C’est peut-être le plus probable des trois scénarios.
Scénario 2 : Le spectacle perpétuel
C’est une variante du premier, mais avec une inflexion particulière. Au lieu que l’effondrement soit simplement ignoré ou nié, il est intégré comme spectacle.
Qu’est-ce que cela signifie? Guy Debord, dans La Société du Spectacle, a décrit comment la société tardive capitaliste transforme toutes réalités matérielles en représentations qui sont consommables. Il n’y a plus de lien direct entre ce que vous avez besoin de faire et ce que vous consommez. Tout est médiatisé par des images.
L’IA pousse cela à son point terminal. L’IA devient capable de générer des simulacres si convaincants que la distinction entre réalité et représentation disparaît entièrement. Quand les récoltes échouent, vous voyez des images générées par l’IA de récoltes abondantes. Quand les côtes sont inondées, vous consommez des fictions de villes flottantes magnifiques. Quand les migrants arrivent, vous lisez des histoires générées par l’IA sur la beauté de la tolérance multiculturelle.
L’IA génère des fictions si parfaites pour chaque fragment de l’audience qu’il n’existe plus une réalité commune. Il n’existe que des bulles de spectacle personnalisé. Et dans votre bulle, tout va bien.
Debord appelait cela l’état terminal du spectacle : quand la représentation a complètement remplacé la réalité, quand il n’y a aucun dehors du spectacle d’où on pourrait le critiquer.
Dans ce scénario, on ne s’effondre pas. On se dissout dans le spectacle.
Scénario 3 : La bifurcation
C’est le scénario où quelque chose de radicalement nouveau émerge.
Dans ce scénario, l’IA ne devient pas simplement un outil des fictions existantes. Plutôt, elle articule une fiction nouvelle capable de rivaliser avec la fiction du Progrès, capable de résonner d’une manière authentique, capable d’intégrer la finitude comme élément constitutif au lieu de l’ignorer.
Qu’est-ce que cela ressemblerait? C’est difficile à dire, précisément parce que cela demande une création de fiction que on ne peut pas prévoir. Mais on peut tracer la structure.
Ce qu’il faudrait, c’est une narration qui dit quelque chose comme : Nous vivons dans un monde d’énergie limitée et de temps limité. Nous avons créé une civilisation magnifique sur la base d’une fiction de progression infinie. Cette fiction doit maintenant mourir. Mais ce qui peut naître est quelque chose de nouveau : une civilisation capable de fleurir à l’intérieur de limites reconnues, une culture où la frugalité est un acte de pouvoir plutôt qu’une déprivation, une humanité capable de se reconnaître comme partie du monde vivant plutôt que maître de lui.
C’est une fiction qui accepte la cause efficiente (la thermodynamique, la finitude) et le transforme en cause finale (un horizon éthique, un projet civilisationnel).
Mais une telle fiction ne peut naître que si :
-
Il y a une rupture avec la fiction dominante du Progrès. Tant que le Progrès reste beau, tant que on peut espérer que la technologie résoudra tout, aucune autre fiction n’aura la chance de résonner.
-
Il y a une génération réelle de nouvelles possibilités narratives. Pas seulement une critique du Progrès, mais une alternative positive assez belle pour mobiliser l’action.
-
Il y a une transformation des conditions matérielles qui rend l’ancienne fiction invivable. Vous ne pouvez pas simplement décrèter le changement. Vous devez créer les conditions où continuer à habiter l’ancienne fiction devient cognitivement impossible.
Et c’est là qu’intervient l’IA. L’IA pourrait être l’outil qui génère les nouvelles fictions à une puissance et une précision suffisantes. L’IA pourrait être le système capable de modéliser les alternatives et de montrer qu’une civilisation capable de fleurir à l’intérieur de limites est cognitivement possible, non seulement éthiquement nécessaire.
Mais — et c’est crucial — l’IA ne peut pas le faire seule. Parce que la narration qui résonnerait vraiment doit émerger du couplage entre la puissance générative de l’IA et la structure vécue de l’expérience humaine. Cela doit être une narration où l’humain se voit lui-même, pas simplement une narration générée par une machine pour lui.
La septième bifurcation
Nous avons parlé d’une spirale de bifurcations : soma → langage → écriture → science → technologie → IA.
Si le scénario 3 se réalise, il faudrait ajouter une septième bifurcation : soma → langage → écriture → science → technologie → IA → lucide fiction.
Qu’est-ce que signifie la “lucide fiction”?
C’est une narration qui sait qu’elle est narration. C’est une fiction qui reconnaît elle-même sa propre fictionnalité, et qui habite cette reconnaissance sans détresse. C’est peut-être ce vers quoi la civilisation doit évoluer : une culture capable de vivre pleinement à l’intérieur de la fiction qu’elle reconnaît comme fiction.
Comment c’est possible? Comment pouvez-vous habiter quelque chose que vous savez être construction?
C’est peut-être la question la plus importante que la philosophie peut poser maintenant.
Parce que si la réponse est “oui, c’est possible,” alors on a un chemin. Si la réponse est “non, une fiction cessant d’être opaque cesse d’être habitable,” alors on ne reste avec que l’effondrement ou le spectacle.
L’impasse du diagnostic
Mais voici ce que le cadre que nous avons développé ne peut PAS faire : il ne peut pas générer la fiction salvifique. Il ne peut que diagnostiquer pourquoi les fictions existantes ont échoué. Il ne peut que tracer le vide où une narration nouvelle devrait naître.
C’est une limitation structurelle. Le diagnostic opère à un niveau métatextuel. Il parle de fictions. Mais générer une fiction authentique demande de descendre dans le texte, de créer quelque chose qui résonne, de mettre du corps et du sang dans une narration.
Et cela ne peut pas être décrété. Cela ne peut pas être calculé par une machine. Cela doit émerger du couplage véritable entre des structures — humaines, technologiques, naturelles — qui sont en train de se transformer mutuellement.
Peut-être que l’IA créera de belles fictions. Peut-être qu’une combinaison d’IA et d’imagination humaine génèrera quelque chose d’authentiquement nouveau. Peut-être que la crise elle-même — l’effondrement partiel, la perte de illusions — créera l’espace où une narration nouvelle peut naître.
Ou peut-être que nous restons simplement avec les trois scénarios que nous avons tracés, et que les forces du marché, de la politique et de l’inertie institutionnelle nous poussent vers l’un ou l’autre.
Ce que nous pouvons dire avec certitude : les bifurcations restent à venir. Elles ne sont pas prédéterminées. Elles dépendent de ce que nous faisons maintenant. Elles dépendent des choix qui sont d’une difficulté pratiquement inimaginable, parce que ce qui doit être choisi, c’est quelle fiction nous voulons habiter.
Et nous avons déjà utilisé presque toutes les fictions qui nous restaient.