Chapitre 12 — L'entreprise comme fiction non-démocratique
I. Coase et l’entreprise comme zone de commande
Ronald Coase, économiste, a posé une question simple mais révolutionnaire : pourquoi existe-t-il des entreprises ? Si le marché est le mécanisme optimal d’allocation des ressources (comme l’affirmait la théorie économique libérale), pourquoi les économies modernes ne consistent-elles pas en millions d’individus négociant les uns avec les autres à travers le marché ? Pourquoi créer ces entités appelées « entreprises », ces zones où la négociation de marché est suspendue et remplacée par une autorité de commande ?
La réponse de Coase était simple : pour réduire les coûts de transaction. Plutôt que de négocier chaque détail de chaque interaction, l’entreprise instaure une hiérarchie : un patron ou un groupe de propriétaires donne les ordres, et les salariés les exécutent.
Mais ce qu’il y a de profondément important à noter, c’est ceci : l’entreprise est une zone soustraite au marché, une zone où la liberté des échanges économiques est annulée et remplacée par une domination explicite.
Vous n’êtes pas libre, en tant que salarié, de négocier les termes de votre travail. Certes, en théorie, vous avez le droit de refuser un emploi. Mais une fois que vous avez accepté, vous entrez dans une zone où votre liberté de décision est drastiquement réduite. On vous dit quoi faire, comment le faire, à quel rythme le faire. C’est une situation que nous acceptons comme « normale » parce qu’elle est devenue universelle, mais elle est profondément étrange : elle est une suspension de la liberté.
II. La capture du désir selon Lordon
Frédéric Lordon, s’appuyant sur Spinoza, a donné une lecture profonde de cette domination. Son argument est que l’entreprise fonctionne en capturant les désirs des salariés et en les réorientant vers la réalisation des objectifs de l’entreprise.
Un salarié ne travaille pas simplement parce qu’il y est forcé. S’il travaillait simplement sous contrainte brutale, l’entreprise aurait besoin de surveillance constant, de policiers pour forcer chacun à travailler. Mais ce n’est pas le cas. Le salarié désire son travail — ou du moins, il a été amené à désirer l’argent, le prestige, la « réussite » que son travail est censé lui procurer.
Or ces désirs ne sont pas innés. Ils ont été produits socialement. L’entreprise, via la publicité, via les normes de consommation, via les structures de statut, capture ces désirs et les aligne avec ses propres intérêts.
C’est cela que Lordon appelle la servitude volontaire contemporaine : ce n’est pas qu’on nous force à travailler. C’est que nous désirons travailler, parce que nous avons été constitués comme des êtres dont le désir principal est la consommation et le statut — choses que nous sommes censés pouvoir acquérir par le travail.
Et il faut noter ce qui est crucial : tant que nous désirons notre asservissement, tant que nous désirons être dominés, aucune force brutale n’est nécessaire. La domination s’exerce à travers la satisfaction du désir captivé.
III. Supiot et la gouvernance par les nombres
Alain Supiot a analysé un aspect particulier de l’idéologie managériale contemporaine : la gouvernance par les nombres.
Les entreprises modernes fonctionnent de plus en plus selon la logique des chiffres : les indicateurs clés de performance, les objectifs quantifiables, les métriques de productivité. Et il y a quelque chose de remarquable : plus l’activité est complexe et qualitative, plus l’entreprise insiste pour la réduire à des nombres.
Un professeur ne peut pas être réduit à un nombre. Son travail — forger des esprits, transmettre une culture, créer un espace de libre pensée — résiste à la quantification. Mais les universités contemporaines essayent exactement de le faire : nombre d’heures de cours, nombre de publications, nombre d’étudiants par classe, nombre de citations. On transforme progressivement le professeur en producteur de ces nombres.
Or ce qui se produit dans ce processus, c’est une naturalisation idéologique : les nombres acquièrent l’apparence d’être objectifs, de représenter une réalité indépendante de nos choix. On dit : « Les chiffres ne mentent pas. »
Mais c’est une fiction. Les chiffres disent ce qu’on a décidé qu’ils diraient. Le choix de compter les heures de cours plutôt que la qualité de l’enseignement, le choix de compter les publications plutôt que l’originalité de la recherche — ce sont des choix politiques, des choix de valeur. Mais en se réfugiant dans l’apparente objectivité des chiffres, on efface cette dimension de choix.
C’est ce que Supiot nomme la fiction de gouvernance par les nombres : l’idée qu’on peut piloter une réalité complexe en la réduisant à des chiffres, comme si cette réduction était une description objective plutôt qu’une construction politique.
IV. Chomsky et la tyrannie privée
Noam Chomsky a formulé une critique tranchante : la corporation moderne est un régime totalitaire à l’intérieur d’une démocratie.
Dans une démocratie, on nous dit que nous avons le droit de vote, que nous sommes égaux, que le pouvoir doit être soumis au consentement des gouvernés. Mais cette promesse démocratique s’arrête à la porte de l’entreprise.
L’employeur est un dictateur. Il ne doit pas justifier ses décisions, il ne doit pas chercher le consentement des gouvernés (les salariés), il n’est pas soumis au vote. Les salariés n’ont aucun droit politique à l’intérieur de l’entreprise. Ils ne votent pas sur les décisions qui affectent profondément leurs vies. Ils ne choisissent pas leur patron. Ils ne participent pas à la définition des buts de l’entreprise.
Or cette zone de despotisme existe au cœur de nos sociétés prétendument démocratiques. Les gens passent la moitié de leur vie éveillée sous l’autorité absolue d’un despote. Et nous avons normalisé cela au point que personne ne le remarque même plus.
C’est en cela qu’il faut comprendre l’entreprise comme une fiction idéologique : la fiction que cette domination est naturelle, économiquement nécessaire, non-politique. La fiction que le patron a simplement le droit de commander, comme si ce droit était écrit dans la nature des choses.
Mais ce droit n’existe que parce qu’on a décidé collectivement qu’il existait. C’est une fiction sédimentée. Et elle pourrait être autrement : une coopérative ouvrier qui décide démocratiquement de ses politiques fonctionne très bien économiquement. Ce n’est pas l’efficacité économique qui impose la domination patronale. C’est une fiction idéologique qui se présente comme une nécessité économique.
V. Le consensus fabriqué et le spectacle des médias
Chomsky et Herman ont avancé un autre argument crucial : les médias modernes ne rapportent pas la réalité, ils la produisent. Et ils la produisent de manière à servir les intérêts des pouvoirs économiques dominants.
C’est le modèle de la fabrication du consentement : plutôt que de forcer les gens à croire quelque chose, on fabrique des consensus en saturant l’espace médiatique avec une certaine version des événements, en rendant les versions alternatives invisibles ou ridicules.
Or cela est étroitement lié à la Société du Spectacle que Debord avait diagnostiquée. Mais Chomsky et Herman y ajoutent un élément décisif : cette boucle de résonance spectaculaire n’est pas accidentelle. C’est le résultat direct des intérêts économiques des propriétaires des médias.
Les médias ne sont pas des institutions publiques neutres. Ce sont des entreprises privées dont le but est de faire du profit. Et pour faire du profit, ils dépendent de la publicité, qui dépend elle-même des entreprises dominant l’économie.
Il s’ensuit une structure idéologique invisible : les médias rapportent les événements de manière à servir les intérêts des entreprises qui les financent. Un article critique envers les conditions de travail ? Supprimé. Une enquête sur la corruption d’un grand groupe ? Étouffée. Une promotion de la consommation, du luxe, du mode de vie entrepreneurial ? Omniprésente.
Et tout cela fonctionne sans censure explicite, sans dictateur qui donne les ordres. C’est l’idéologie comme mécanisme silencieux : on se croit libre parce qu’on reçoit de l’information, mais celle-ci est délicatement filtrée pour qu’on n’entretienne que des pensées serviles.
VI. L’entreprise comme double fiction
On peut récapituler la nature idéologique de l’entreprise : elle fonctionne par une double fiction.
Fiction interne : l’idée que la hiérarchie managériale est un contrat libre entre égaux. On présente la relation patron-salarié comme un échange : vous acceptez de travailler en échange d’un salaire. Et donc, vous l’avez librement accepté, vous êtes responsable de vos conditions de travail, si ça ne vous plaît pas vous pouvez partir.
Mais cette fiction occulte la réalité : que vous êtes dans une situation de vulnérabilité économique. Vous ne pouvez pas partir parce que vous avez besoin de manger, d’avoir un toit. Et donc le « contrat libre » n’est pas vraiment libre ; c’est une fiction de liberté qui recouvre une domination réelle.
Fiction externe : l’idée que l’entreprise produit de la richesse, du bien-être, de l’emploi, indépendamment de la manière dont elle est structurée. Les discours patronaux insistent constamment sur le fait que les entreprises « créent des emplois », « stimulent l’économie », « innovent ». Et donc, toute critique de la structure interne de l’entreprise est écartée comme une menace pour la prospérité collective.
Mais cette fiction occulte le coût réel : que la richesse produite par l’entreprise est largement confisquée par les propriétaires et les cadres supérieurs, que l’emploi créé est souvent précaire et exploité, que l’innovation est largement dirigée vers l’augmentation de la consommation plutôt que vers l’amélioration de la vie humaine.
VII. L’entreprise et le refoulement de la politique
Fondamentalement, ce que fait l’entreprise, c’est refouler la dimension politique du travail. Or le travail est éminemment politique : c’est une question de qui décide, de qui profite, de comment les fruits du travail sont distribués.
Mais l’entreprise, par sa structure idéologique, présente toutes ces questions comme des questions techniques : comment organiser la production de manière efficace ? Comment maximiser les profits ? Comment améliorer la productivité ?
Ces questions sont présentées comme des questions sans dimension politique, comme si elles n’impliquaient pas des choix de valeur, des distributions de pouvoir, des visions du monde en conflit.
Or c’est précisément là que réside la puissance idéologique de l’entreprise : en refoulant la dimension politique, en présentant l’organisation de la production comme une question purement technique, elle immunise son fonctionnement contre la critique politique.
On ne peut pas critiquer un mécanisme. On peut seulement en demander l’optimisation. Et donc, toute critique de l’entreprise, toute demande de transformation de sa structure, est écartée comme politiquement naïve, économiquement irréaliste, et potentiellement dangereuse pour la prospérité de tous.
C’est en cela que l’entreprise est l’une des fictions idéologiques les plus puissantes du monde moderne : elle séduit en promettant la libération (tu es maintenant autonome, responsable, entrepreneur), alors qu’elle impose une domination totale. Et elle séduit en présentant cette domination comme une nécessité technique inévitable, plutôt que comme un choix politique contestable.