Chapitre

Chapitre 28 — La crise climatique — quand la cause efficiente ne résonne pas

29 / 32 · ~8 min

L’exception unique

Il existe dans toute l’histoire humaine un seul cas où nous nous trouvons dans une situation radicalement nouvelle. Un seul cas où la cause efficiente est parfaitement connue et identifiée, et où la cause finale refuse absolument de résonner.

C’est la crise climatique.

Cela vaut la peine d’articuler cette exception avec précision, car elle met en lumière tout le système que nous avons développé. Pendant des millénaires, l’humain a opéré selon un circuit où la cause efficiente restait opaque et la cause finale s’imposait nécessairement. Comment l’enfant naît-il? Mystère. Donc : procréation comme commandement divin. Comment le grain se transforme-t-il en nourriture? Mystère. Donc : l’agriculture comme domination de la magie. Comment le monde persiste-t-il? Mystère. Donc : religion, mythologie, narration du cosmos.

L’opacité de la cause efficiente exigeait une densité de cause finale. La fiction s’imposait par nécessité cognitive.

Puis vient la science moderne. Peu à peu, les mécanismes se révèlent. Newton explique le mouvement des corps. Darwin explique la variabilité de la vie. Pasteur explique la fermentation. La cause efficiente commence à sortir de l’ombre. Mais — et ceci est crucial — la cause finale n’en est pas affectée. Au contraire, elle se renforce. Le Progrès devient la grande fiction du XIXe et XXe siècles. La science elle-même devient une narration triomphante : nous apprenons comment le monde fonctionne, nous en prenons le contrôle, nous l’améliorons.

Jusqu’à un moment.

Ce moment arrives quand la cause efficiente du changement climatique est identifiée — complètement, précisément, sans ambiguïté. Arrhenius en 1896 : si vous augmentez le CO2 dans l’atmosphère, la planète se réchauffera. Vérifiable. Mathématiquement dérivable. Carl Sagan en 1985 : la civilisation technologique crée une condition qui la détruira. Parfaitement énoncé. Le GIEC depuis 1988 : voici les modèles, voici les prédictions, voici la causalité précise.

Et ici, quelque chose de bizarre se produit dans le circuit. La cause efficiente est non seulement connue, elle est évidente à l’observation directe. La température augmente. Les glaces fondent. Les récoltes diminuent. L’acuité sensorielle elle-même confirme la science.

Et pourtant, la cause finale ne résonne pas. Elle refuse de résonner.

Pourquoi le climat n’est pas une fiction qui marche

Essayons de comprendre structurellement pourquoi le changement climatique échoue comme fiction même si sa cause efficiente est transparente.

Une fiction fonctionne quand elle :

  1. Réduit l’opacité. Elle dit : voici comment le monde fonctionne, voici comment vous devez agir. Elle habite une zone de mystère.

  2. Offre une action possible. Elle dit : vous pouvez faire quelque chose. Il y a une puissance dans votre main. Cette puissance peut changer le monde.

  3. Promesse une compensation affective. Même si l’action est difficile, même si le chemin est pénible, il y a une récompense. Un paradis. Une victoire. Une transcendance. Quelque chose qui rend le sacrifice digne.

  4. S’articule avec d’autres fictions existantes. Elle se greffe sur les fictions que les gens habitent déjà. Elle renforce ce qui est déjà ressenti comme important.

La fiction du changement climatique échoue à tous ces critères.

D’abord, elle augmente l’opacité au lieu de la réduire. Elle dit : c’est compliqué. Les influences sont non-linéaires. Les points de basculement ne sont pas prévisibles précisément. Les conséquences sont distribuées de manière statistique, non certaines. Elle plonge le sujet dans une incertitude plus grande, pas moindre.

Deuxièmement, elle n’offre pas d’action efficace au niveau du sujet individuel. Que faites-vous? Vous mangez moins de viande? Vous recyclez? Vous prenez les transports en commun? Ces actions sont complètement incommensurables avec le problème. Vous savez qu’elles ne changeront rien à l’échelle globale. Elles sont performatives. Elles disent : “Je fais ma part,” mais tout le monde sait que faire votre part ne suffit pas. Le problème demande une transformation systémique, pas une vertu individuelle.

Troisièmement — et ceci est peut-être le critère le plus important — il n’y a aucune récompense affective offerte. Toutes les autres grandes fictions offrent une promesse d’amélioration. Le capitalisme : vous pouvez devenir riche. La démocratie : vous pouvez participer au pouvoir. Le nationalisme : vous pouvez servir quelque chose plus grand que vous. Même la religion : il y a le ciel.

Le changement climatique offre quoi? L’abstinence. Le sacrifice. La perte. Peut-être la destruction. Aucune compensation. Aucune promesse de victoire. Seulement : si vous agissez maintenant, vous pouvez réduire de combien la catastrophe sera.

C’est la promesse la moins attrayante jamais énoncée.

Quatrièmement, la fiction climatique entre en collision frontale avec la fiction du Progrès, qui est la fiction dominante du dernier siècle et demi. Le Progrès dit : demain sera meilleur qu’aujourd’hui. La technologie nous sauvera. L’avenir est ouvert. Le changement climatique dit : non, l’avenir est de plus en plus contraint. Vos choix d’aujourd’hui déterminent irréversiblement les souffrances de demain. C’est une fiction anti-Progrès.

Et la fiction du Progrès est plus belle. Elle est plus résonante. Elle est plus intoxicante. Pourquoi accepteriez-vous la narration dissonante du changement climatique si vous pouvez rester intoxiqué par celle du Progrès?

Le skepticisme climatique comme fiction alternative

Ici, nous arrivons à une observation qui peut sembler choquante : le scepticisme climatique est un succès de fiction.

Pensez à ce que c’est un négateur climatique. C’est typiquement quelqu’un pour qui la fiction climatique n’a pas résonné. Et alors qu’a-t-il fait? Il a cherché une fiction alternative qui réduisait l’opacité d’une manière plus satisfaisante.

Il y a plusieurs versions du scepticisme climatique:

  • Le scepticisme scientifique : peut-être que les scientifiques se trompent. Peut-être que la science n’est pas aussi certaine qu’elle le prétend. Cette version offre une réduction d’opacité : vous ne savez pas vraiment si le problème existe, donc vous ne vous responsabilisez pas.

  • Le scepticisme technologique : même si le climat change, la technologie nous sauvera. Cette version offre une récompense affective : vous pouvez continuer comme avant, en attendant que l’innovation arrive.

  • Le scepticisme politique : les gouvernements utilisent le changement climatique pour augmenter leur pouvoir. Cette version offre une action : combattez les gouvernements, et vous aurez fait du bien.

  • Le scepticisme égoïste : cela ne m’affectera pas moi, ni mon pays, ni mon vivant. Cette version offre une solution radicale : ignorez simplement le problème.

Chacune de ces fictions alternatives résonne mieux que la fiction climatique authentique. Chacune offre une réduction de l’opacité qui est plus confortable. Chacune offre une action qui est plus satisfaisante (même si c’est l’action de nier).

Et donc, rationellement, du point de vue de l’économie de la fiction, c’est un choix sensé. Si vous avez le choix entre une fiction qui vous rend anxieux et une fiction qui vous tranquillise, pourquoi choisiriez-vous l’anxiété?

Trump comme paradigme

Nulle part cette logique n’est plus claire que dans la figure de Donald Trump en tant que phénomène politique.

Trump ne s’inquiète pas de la cohérence logique. Il n’essaie même pas de fournir une cause efficiente. Il énonce simplement une cause finale dépourvue de toute cause efficiente correspondante : “America First.” “Make America Great Again.” C’est une pure fictionité. Il n’y a aucun mécanisme proposé. Aucune stratégie. Aucune plan.

Et il fonctionne — il résonne — précisément parce qu’il est pure fictionité. Il offre une narration qui réduit radicalement l’opacité : le monde était bon autrefois, il s’est détérioré, je peux le restaurer. C’est une narration archétypale. C’est une cause finale qui ne demande aucune compréhension de cause efficiente.

Comparé à la fiction climatique — qui demande une compréhension des systèmes complexes, qui offre aucune action efficace, qui offre aucune récompense — la fiction Trumpienne est infiniment plus résonante. Elle est plus belle. Elle est plus facile à habiter.

Et donc nous nous trouvons dans une situation où la fiction la plus belle est complètement déconnectée de la réalité la plus urgente.

Les quatre points du diagnostic

Nous pouvons synthétiser le diagnostic structural en quatre points:

1. Le modèle prédictif qui résonne le moins. Le changement climatique exige de penser à des échelles temporelles (décennies), spatiales (globales), et de complexité (systèmes non-linéaires) qui sont étrangères à la cognition humaine. Notre neurobiologie est optimisée pour les échelles de temps court terme (jours, semaines) et les causalités simples. Nous sommes profondément mal équipés pour ressentir un processus qui se déploie sur un siècle. Donc, même si le modèle est scientifiquement impeccable, il n’a jamais de résonance affective.

2. La collision des temporalités. Notre capacité à agir fonctionne sur des timescales court terme (années). Notre capacité à souffrir fonctionne sur des timescales biographiques (décennies). Mais le problème fonctionne sur une timescale centennale. Il n’y a aucune synchronisation possible. Mon action aujourd’hui sera “pénible” (court terme) mais ne résoudra rien que je pourrais vivre (moyen terme). Et les vraies conséquences arrivent dans un avenir où je ne serai plus là. C’est la structure parfaite de l’inaction rationnelle.

3. L’immunisation par la fiction du Progrès. Même ceux qui croient au changement climatique sont immunisés par la grande fiction du Progrès. “La technologie nous sauvera. C’est ce qu’elle a toujours fait. Peut-être pas maintenant, mais bientôt.” C’est un narratif de solution qui répond à la cause finale du changement climatique tout en restant compatible avec continuer comme avant. C’est la fiction parfaite : elle accepte le problème tout en le niant.

4. L’absence de narration de remplacement. Ce qui manque au changement climatique n’est pas une information. Ce n’est pas une preuve scientifique. Ce n’est pas même une description précise du problème. Ce qui manque, c’est une fiction alternative suffisamment belle pour rivaliser avec les autres. Une narration qui réduit l’opacité, offre une action, promet une récompense, et s’articule avec ce que les gens veulent déjà croire.

Comment ce récit ressemblerait-il? Difficile à dire. Peut-être une vision de résilience — de communautés humaines qui apprennent à vivre différemment, qui trouvent une dignité dans la frugalité, qui se redécouvrent dans une relation nouvelle au monde naturel. Peut-être une vision de sagesse — l’humanité qui grandit, qui dépasse l’adolescence technologique, qui apprend à être modérée. Peut-être une vision de justice transformative — où la crise devient l’occasion d’une redistribution radicale de la puissance.

Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas trouvé cette narration. Et sans elle, nous continuerons simplement à habiter les fictions qui nous tranquillisent plutôt que celles qui nous sauvent.

C’est peut-être le verdict final de ce cadre : le problème du changement climatique n’est pas fondamentalement scientifique. C’est un problème de fiction. Et nous n’avons pas inventé la fiction capable de résoudre le problème.

Peut-être que seule une intelligence capable de générer des fictions à une puissance inaccessible à la cognition humaine pourrait nous aider à trouver cette narration.

Peut-être que cela va être le rôle final de l’IA.