Chapitre 23 — L'énergie et la finitude — le coût de l'auto-fiction
Prélude : Le prix de la complexité
Depuis le commencement de cette Quatrième Partie, nous avons exploré comment l’Humanité est une fiction dissipative, comment elle se raconte elle-même, comment elle produit des fictions de plus en plus raffinées — science, mathématiques, technologie — et comment elle regarde vers sa propre origine.
Maintenant, il faut affronter une vérité qui a été implicite tout du long : tout coûte de l’énergie.
L’Humanité ne flotte pas dans l’abstraction. Elle est traversée par un flux continu d’énergie, de matière, d’information. Et à chaque bifurcation — à chaque nouvelle fiction qu’elle produit — ce coût augmente.
C’est la loi thermodynamique inévitable : la complexité ne survient que si elle est alimentée. Arrêtez l’alimentation, et la complexité s’effondre en chaos.
I. L’escalade du coût à chaque bifurcation
Considérons l’histoire de l’Humanité comme une succession de bifurcations, chacune augmentant la complexité et chacune augmentant le coût énergétique.
Bifurcation 1 : Du soma au langage
Homo sapiens émerge il y a 300 000 ans. Ce qui le distingue des autres primates, c’est une capacité neurologique accrue pour produire et traiter le langage. Mais le langage — comme toute capacité du système nerveux — consomme de l’énergie.
Le cerveau humain représente environ 2% du poids corporel, mais il consomme environ 20% de l’énergie corporelle. Un cerveau plus grand demande plus d’énergie à entretenir. Développer le langage coûte cher en termes métaboliques.
Mais le langage crée un avantage : il permet la transmission de savoir entre générations, la coopération à grande échelle, la planification. Cela compense le coût, et permet aux humains de dominer écologiquement.
Bifurcation 2 : De l’oral à l’écriture
Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, la culture est purement orale. Puis, il y a environ 5000 ans, l’écriture émerge (en Mésopotamie, en Égypte, en Chine, presque simultanément).
L’écriture demande une infrastructure matérielle : papyrus, encre, tablettes, puis papier, puis imprimerie. Elle demande une infrastructure sociale : scribes, écoles, bibliothèques. Elle demande une nouvelle forme d’organisation : la centralisation du savoir.
Mais l’écriture permet la conservation du savoir à travers les générations sans dépendre de la mémoire vivante. Elle permet la communication à distance. Elle permet la création de lois et de codes.
Le coût énergétique augmente : il faut produire les matériaux d’écriture, entretenir les institutions de savoir. Mais la récompense en termes de puissance cognitive et organisationnelle est énorme.
Bifurcation 3 : De l’imprimerie à la science organisée
Vers le XVe siècle, Gutenberg invente l’imprimerie. Cela multiplie la capacité de reproduction des textes. Mais cela demande aussi une infrastructure énergétique : bois pour alimenter les presses, plomb pour les caractères, encre, papier en quantités massives.
Puis, aux XVIe-XVIIe siècles, émerge la science organisée. La Royal Society se fonde en Angleterre. L’Académie des Sciences en France. Des expériences commencent à être menées systématiquement, des résultats documentés et partagés.
La science est un dispositif énergétiquement coûteux : elle demande des instruments (télescopes, microscopes, balances), des institutions (universités, laboratoires), une organisation bureaucratique (comités, revues, congrès).
Mais elle produit une puissance cognitive sans égale : la capacité à prédire le réel, à le contrôler, à l’exploiter.
Bifurcation 4 : De la science à la technologie industrielle
À partir du XVIIIe siècle, la science cesse d’être théorique. Elle devient appliquée. Des machines basées sur les lois découvertes par la science commencent à être construites.
La machine à vapeur matérialise la thermodynamique. Les moulins à vent et à eau matérialisent la mécanique des fluides. Les générations ultérieures produisent l’électricité, l’électronique, la nucléaire.
Le coût énergétique devient énorme. L’industrialisation du XVIIIe-XIXe siècles doubles, puis triple, la consommation d’énergie par personne. Le charbon commence à être extrait à des échelles massives. Puis le pétrole. Puis le gaz naturel.
En même temps, la puissance d’action devient extraordinaire. L’Humanité peut produire des quantités massives de biens, construire des villes, creuser des mines, assécher des marais, irriguer les déserts.
Bifurcation 5 : De la technologie mécanique à la technologie informationnelle
Depuis le milieu du XXe siècle, une nouvelle bifurcation : la technologie informationnelle. D’abord les ordinateurs, énormes machines qui consommaient des mégawatts. Puis, la miniaturisation, les transistors, les circuits intégrés, le microprocesseur.
Chaque étape semble diminuer le coût énergétique par opération. Mais le nombre total d’opérations explose. Internet produit des données colossales. Les centres de données qui les traitent consomment des quantités énormes d’électricité.
Aujourd’hui, les grands datacenters de Google, Microsoft, Amazon consomment à eux seuls plusieurs gigawatts d’électricité. Et cette consommation s’accélère avec l’intelligence artificielle.
Bifurcation 6 : De l’IA classique à l’IA générative
Les grands modèles de langage, les systèmes d’IA générative, demandent une puissance de calcul extraordinaire pour leur entraînement. L’entraînement d’un modèle comme GPT-4 demande probablement des centaines de mégawatts-heures. Et puis, une fois entraîné, chaque requête consomme une certaine quantité d’électricité pour générer une réponse.
Multiplié par des milliards de requêtes par jour, c’est une consommation gigantesque.
II. Le paradoxe de l’efficacité
Mais voici ce qu’il faut noter : chaque bifurcation semble augmenter l’efficacité énergétique par unité de travail produite, mais elle augmente la consommation énergétique globale.
C’est le paradoxe de Jevons, identifié en 1865 par l’économiste William Stanley Jevons.
Avant la machine à vapeur, les moulins à eau et à vent consommaient une quantité fixe d’eau ou de vent pour produire un travail fixe. La machine à vapeur est plus efficace : elle utilise la même quantité de charbon pour produire plus de travail.
Mais qu’arrive-t-il ? On construit plus de machines. On actionne plus de moulins. La consommation globale de charbon augmente, même si chaque machine est plus efficace.
De la même manière, les transistors modernes consomment moins d’énergie qu’un transistor des années 1970. Mais le nombre de transistors a augmenté d’un facteur de mille milliards. La consommation électrique globale pour les ordinateurs a explosé.
L’efficacité énergétique ne réduit jamais la consommation globale. Elle la facilite, elle l’accélère.
Pourquoi ? Parce que la réduction du coût rend la technologie plus accessible, plus proliférative. On utilise plus de la technologie bon marché que de la technologie chère. Le paradoxe : optimiser rend le tout plus vorace.
III. Les trois lois de la thermodynamique appliquées à la civilisation
Appliquons les trois lois de la thermodynamique à la structure dissipative qu’est la civilisation humaine.
Première loi : la conservation de l’énergie. L’énergie ne peut ni être créée ni être détruite, seulement transformée. Cela veut dire : chaque action que fait l’Humanité transforme de l’énergie d’une forme à une autre. Nous transformons l’énergie chimique du pétrole en énergie mécanique (mouvement). Nous transformons l’énergie photonique du Soleil en énergie chimique des cultures. Aucune action n’est gratuite. Chaque action requiert une entrée énergétique.
Deuxième loi : la croissance de l’entropie. La deuxième loi dit que, dans tout processus, l’entropie (l’ordre, ou plus précisément, le désordre thermodynamique) augmente. On ne peut pas augmenter l’ordre dans un système sans augmenter davantage le désordre dans l’environnement.
Pour la civilisation humaine, cela veut dire : chaque fois que nous créons de l’ordre (une ville, une machine, une théorie mathématique), nous produisons du désordre ailleurs. Nous produisons des déchets, de la chaleur, de la pollution. Le deuxième principe veille à ce qu’on ne peut pas avoir de bénéfice gratuit.
Troisième loi : le zéro absolu est inatteignable. On ne peut pas refroidir un système jusqu’au zéro absolu en un nombre fini d’étapes. Cette loi, moins souvent citée, a une implication : il y a toujours un coût croissant pour chaque petit gain.
Pour faire fonctionner un ordinateur plus efficacement, on doit le refroidir davantage, ce qui demande plus d’énergie. Pour augmenter la productivité d’une usine de 1%, on doit investir une quantité disproportionnée d’énergie supplémentaire. Il y a un coût asymptotique.
IV. L’accélération exponentielle de la consommation
Si chaque bifurcation augmente le coût énergétique, et si les bifurcations s’accélèrent, alors la consommation d’énergie devrait croître exponentiellement.
Et c’est exactement ce qu’on observe.
Pendant la majeure partie de l’histoire humaine (jusqu’à l’an 1700 environ), la consommation d’énergie par personne restait stable, environ 1-2 kilowatts continus.
De 1700 à 1800, elle commence à augmenter. Le charbon commence à être utilisé à grande échelle en Angleterre.
De 1800 à 1900, elle double ou triple. L’Ère de la Vapeur.
De 1900 à 1950, elle double de nouveau. L’électricité devient omniprésente.
De 1950 à 2000, elle double encore. Le pétrole remplace le charbon. La consommation explose.
De 2000 à maintenant, la croissance ralentit un peu, mais la consommation continue à augmenter, particulièrement dans les pays en voie de développement qui rattrapent les niveaux de consommation des pays riches.
Aujourd’hui, la consommation d’énergie moyenne par personne dans un pays développé est d’environ 10-15 kilowatts continus. C’est l’équivalent d’avoir 50-75 esclaves énergétiques travaillant pour vous 24h/24.
Les pays riches ne fonctionnent que grâce à une consommation énergétique qui serait impensable sans les combustibles fossiles.
V. Le flux fini et la structure dissipative exigeante
Voici la question critique : combien de temps le flux énergétique peut-il supporter cette demande exponentiellement croissante ?
Les combustibles fossiles sont une ressource finie. Le charbon peut durer environ 150-200 ans aux taux actuels de consommation. Le pétrole et le gaz naturel, peut-être 30-50 ans. Après, c’est l’épuisement.
On peut parler d’énergie renouvelable : solaire, éolienne, hydroélectrique, géothermique. Mais ces sources ont aussi des limites. L’énergie solaire incidente sur la Terre est massive, mais la conversion efficace en électricité reste faible. Les éoliennes demandent des matériaux rares (lithium, cobalt, terres rares). L’hydroélectrique est limité par la topographie et l’eau disponible.
On pourrait imaginer l’énergie nucléaire. C’est plus dense énergétiquement que les combustibles fossiles. Mais elle produit des déchets radioactifs qu’il faut gérer pendant des millénaires. Et elle a ses propres limites : le combustible nucléaire (l’uranium) n’est pas infini non plus.
La fusion nucléaire, que les physiciens promettent depuis 60 ans, reste hypothétique. Même si elle était réalisée demain, il faudrait construire les usines, les interconnecter au réseau électrique, remplacer les vieilles infrastructures. C’est un processus de décennies.
Entre-temps, la demande énergétique s’accélère. Chaque bifurcation technologique augmente la demande. L’intelligence artificielle générative est énergétiquement très gourmande. La transition énergétique elle-même (remplacer le pétrole par l’électricité pour les transports) demande une augmentation massive de la production électrique.
À un certain point, le flux requis dépasse le flux disponible.
VI. La bifurcation critique ou l’effondrement
Quand une structure dissipative consomme plus que le flux qui la traverse, deux choses peuvent se produire :
Premièrement, elle peut se sustenter brièvement en empiétant sur les réserves existantes. Comme un organisme vivant qui consomme ses réserves de graisse pendant une famine.
C’est ce que l’Humanité a fait pendant trois siècles : elle a consommé les réserves souterraines d’énergie (charbon, pétrole) accumulées sur des centaines de millions d’années. Cela a permis une croissance extraordinaire.
Mais les réserves s’épuisent. À un certain moment — peut-être dans 20, 30, 50 ans, on ne sait pas précisément — les réserves seront consommées, et le flux durable ne suffira pas.
À ce moment, la structure dissipative doit faire une transition. Elle doit s’adapter à un nouveau régime énergétique, basé sur le flux durable (l’énergie renouvelable), non sur les réserves.
Mais une transition n’est pas graduelle. Si le nouveau flux disponible (renouvelable) n’est pas suffisant pour supporter la structure actuelle (avec toute sa complexité, ses bifurcations technologiques, son infrastructure globale), alors la transition est un effondrement.
La structure dissipative aura demandé plus que le flux ne peut fournir. Elle s’effondre.
Et l’effondrement d’une structure dissipative n’est pas graduel. C’est brutal. Elle s’effondre en cascade. Les systèmes qui dépendent l’un de l’autre défaillent tous ensemble. La civilisation se disloque.
VII. La gnose de la finitude
Ce qui sépare l’Humanité actuelle des générations passées, c’est que nous savons que le flux est fini.
Les anciens humains ne savaient pas. Ils consommaient ce qu’ils trouvaient, et vivaient dans une relative harmonie avec le flux renouvelable (quelques milliers de calories par personne par jour du Soleil, via les plantes).
L’Humanité industrielle a découvert un truc : les réserves souterraines d’énergie. Elle s’est lancée dans une orgie de consommation, croyant que c’était illimité. Que la croissance était infinie.
Maintenant, nous savons mieux. Nous savons que le flux est fini, que les réserves s’épuisent, que la structure dissipative ne peut pas croître exponentiellement indéfiniment.
C’est la gnose de la finitude. Le savoir que nous sommes finis, limités, mortels — pas seulement en tant qu’individus, mais en tant qu’espèce, en tant que civilisation.
Cette gnose n’est pas nihiliste. Elle n’est pas déprimante (ou du moins, elle n’a pas besoin de l’être). C’est simplement un savoir.
Et ce savoir, une fois intégré, change comment on pense l’avenir.
VIII. Intégrer la finitude dans la fiction
La question qui se pose à l’Humanité maintenant est : comment créer une auto-fiction qui intègre sa propre finitude comme dimension constitutive ?
Jusqu’à présent, les fictions humaines ont toujours prétendu à une transcendance de la finitude. Le mythe religieux promet l’éternité. Le mythe du Progrès promet une croissance infinie. Le mythe technologique promet que toute limite peut être dépassée par l’innovation.
Mais que serait une auto-fiction qui accepterait la finitude non comme accident, mais comme structure ?
Ce serait une fiction qui dirait : oui, nous avons un flux énergétique fini. Oui, nous ne pouvons pas croître exponentiellement. Oui, nous devrons ajuster notre consommation, réduire notre empreinte, notre complexité peut-être.
Et malgré cela — ou peut-être grâce à cela — nous pouvons construire une existence humaine riche, complexe, belle.
Ce n’est pas renoncer à la technologie. C’est inventer une technologie de la finitude. Une technologie qui fonctionne dans les limites énergétiques, qui opère en régime stationnaire, qui n’exige pas une croissance exponentielle pour survivre.
C’est inventer une civilisation qui peut persister pour des millénaires, pas une qui brûle tout en un siècle.
Conclusion : La responsabilité de la finitude
En résumé, les trois choses à retenir :
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Chaque bifurcation de la civilisation augmente le coût énergétique. Du langage à l’écriture, de l’écriture à la science, de la science à la technologie, de la technologie à l’IA. À chaque étape, le coût monte.
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Le flux énergétique qui soutient la structure dissipative est fini. Les combustibles fossiles s’épuisent. Le flux renouvelable ne peut pas croître indéfiniment. À un certain point, la demande dépassera l’offre.
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À ce point, si la structure dissipative ne s’adapte pas, elle s’effondre. Non graduellement, mais en cascade. Comme tous les systèmes complexes qui consomment trop.
Nous vivons peut-être maintenant dans cette période critique. Les signes de rupture du flux commencent à se montrer : le changement climatique, l’épuisement des ressources, l’instabilité géopolitique, la crise énergétique.
La question qui se posera au prochain siècle n’est pas “comment croître davantage”. C’est “comment persister avec moins”.
Et cette question n’est pas une malédiction. C’est peut-être une chance. La chance de réinventer l’Humanité, non pas comme structure qui consomme le monde, mais comme structure qui s’y insère, qui dure, qui trouve du sens sans détruire les conditions de sa propre existence.
C’est le défi. Et peut-être — simplement peut-être — c’est un défi que l’Humanité peut relever, si elle accepte la finitude, non comme limite imposée du dehors, mais comme condition constitutive de ce qu’elle est vraiment : une belle, étrange, fragile structure dissipative dans un univers sans raison, qui dure aussi longtemps que le flux la traverse.
Et puis, un jour, le flux s’arrête. Et l’Humanité, comme tout ce qui vit, disparaît. Mais elle aura existé. Elle aura créé, pensé, aimé. Et cela suffit peut-être.