Chapitre 7 — Le réel engendre le virtuel — et le virtuel retourne le réel
I. La spirale causaliste : trois mouvements
Une bifurcation n’est jamais un événement unidirectionnel. Elle n’est pas un pont qu’on traverse une fois, laissant derrière soi un rivage auquel on ne revient plus. C’est une structure de feedback, une boucle qui transforme à la fois le système et l’environnement dont il émerge.
Pour la vie linguistique, nous proposons de concevoir cette dynamique comme une spirale à trois mouvements. Elle s’inspire des structures dissipatives de Ilya Prigogine—ces systèmes hors équilibre qui, loin de tendre vers l’uniformité, développent de plus en plus de complexité et d’organisation. La vie elle-même en est l’exemple paradigmatique. Le langage en est un autre.
Premier mouvement : Le réel engendre le virtuel
Commençons par le fondement matériel : des corps, organisés en groupes, engagés dans des transactions avec leur environnement. Ces corps ont des besoins, des peurs, des désirs. Ils se reproduisent, ils meurent, ils transmettent à leurs descendants des fragments de connaissance pratique. C’est le régime de l’efficience causale pure, celui dont nous parlions au chapitre précédent.
Mais dès l’instant où les corps sont dotés du langage, quelque chose s’enroule à partir de cette base matérielle. Le couplage sensoriMoteur habituel persiste—nous continuons à manger, à nous battre, à nous reproduire selon les mêmes mécanismes qu’auparavant. Mais maintenant, par la médiation de la parole, il se constitue un monde parallèle de sens.
Considérons un exemple simple. Une tribu de chasseurs confrontée à une famine. Auparavant, sans langage, la seule réponse aurait été l’errance, la mort, peut-être une légère modification comportementale codifiée génétiquement dans les générations futures. Avec le langage, voici ce qui peut advenir : un ancien du groupe raconte une histoire. Il dit : « Autrefois, quand la famine venait, nos ancêtres se rendaient vers le nord, là où le grand fleuve coule. Ils trouvaient des poissons. »
Cette histoire n’est pas une simple transmission d’information factuelle. C’est la création d’un monde possible. Elle ouvre un espace causal entièrement nouveau : au lieu que le manque de nourriture agisse directement sur les corps (qui s’affaiblissent, qui périssent), il y a maintenant une médiation par le sens. La famine est comprise, insérée dans un récit, elle devient l’épreuve d’un moment. Et cette réinterprétation transforme immédiatement la situation. Les corps ne sont plus abandonnés à la causalité efficiente ; ils sont porteurs d’une intention, d’une finalité. Ils marchent vers le nord animés par l’espoir, une force psychique bien tangible.
Le réel (le déficit en nourriture) produit, par la médiation du langage, un virtuel (le récit du fleuve, la possibilité du salut). Mais ce virtuel n’est pas flottant, sans poids. Il est actualisé dans le corps, dans la démarche, dans la direction qu’on prend. Il reçoit une présence matérielle, une force motrice.
C’est ainsi que le langage engendre continuellement du virtuel à partir du réel. Chaque expérience vécue peut être narrée, racontée, intégrée dans un mythe. Chaque danger rencontré devient une épreuve symbolique. Chaque mort devient une perte que la communauté doit interpréter et intégrer. Le réel cesse d’être opaque et silencieux ; il devient transparent à la signification. Il faut lui conférer une interprétation, un récit, une portée.
Deuxième mouvement : Le virtuel rétroagit sur le réel et le transforme
Mais ici intervient le tournant décisif. Ce virtuel engendré ne reste pas dans l’ordre du pur imaginaire. Il n’est pas une couche d’abstraction superposée inoffensivement au réel. Il possède une puissance causale. Il retourne au réel et le modifie.
Illustrons ce mécanisme par trois exemples de profondeur croissante.
Exemple 1 : La narration qui modifie le comportement
Un groupe d’adolescents d’une mégalopole contemporaine entend l’histoire, souvent racontée dans les films et les chansons : « le héros romantique doit souffrir pour son amour, ignorer l’appel du devoir, se perdre dans la passion ». Cette narration est un virtuel : elle existe dans les films, les livres, les conversations entre amis. Elle n’existe que comme ordre de sens, comme schème narratif.
Or elle modifie les comportements réels. Des adolescents, en qui cette narration résonne profondément, façonnent leurs amours à la lumière de ce schème. Ils recherchent la souffrance comme preuve d’authenticité. Ils fuient les relations stables et paisibles parce qu’elles ne correspondent pas au modèle du héros romantique. La narration virtuelle agit comme un attracteur du comportement réel. Elle canalise les corps, les affects, les trajectoires biographiques selon une forme qui n’existait pas avant son énonciation.
Exemple 2 : Les fictions partagées créent les institutions
Considérons la monnaie. Une pièce d’or possède une valeur d’usage : on peut la fondre et en tirer l’or. Mais 99% de sa valeur réside ailleurs : elle vaut parce qu’un réseau de millions d’individus croit à sa valeur, parce qu’une institution (la banque centrale, l’État) raconte qu’elle est un bon d’achat, parce que cette narration s’est largement acceptée et partagée.
La monnaie est donc une fiction collective incarnée. Elle n’existe que parce que nous convenons ensemble de son existence. Mais cette fiction produit des effets matériels considérables. Elle structure l’échange, elle permet l’accumulation, elle organise la division du travail, elle fonde la civilisation. Des villes s’édifient, des guerres se livrent, des vies se consument—tout parce qu’une narration sur la valeur s’est cristallisée dans un objet matériel et institutionnalisée.
C’est un cas remarquable où le virtuel (la croyance en la valeur) structure entièrement le réel (l’économie, la société). Et ce réel, une fois restructuré, produit à son tour un nouveau virtuel—le capitalisme comme grand récit, comme narratif civilisationnel qui explique et justifie cet ordre économique.
Exemple 3 : Les théories scientifiques qui produisent les technologies
Prenons l’électricité. Avant le 19e siècle, on savait qu’il existait un phénomène électrique : les éclairs, l’ambre attirant les légers objets. Mais c’était un phénomène marginal, merveilleux, sans application pratique identifiée.
Puis interviennent Faraday, Maxwell, Tesla. Ils édifient une narration scientifique : ils en font un phénomène naturel régi par des lois précises, susceptible d’être compris, maîtrisé, transformé en outil. C’est la construction d’un virtuel scientifique, un ordre symbolique qui confère à l’électricité sa place dans une architecture théorique.
Dès que cette théorie s’énonce, elle se matérialise en technologies. Les génératrices, les moteurs, les câbles d’électricité se multiplient. La société se transforme entièrement. Le réel urbain se restructure radicalement. Les villes s’illuminent la nuit, les transports se mécanisent, le travail s’accélère. Le virtuel théorique a rétroagi sur le réel matériel et l’a complètement restructuré.
Ce réel nouveau, électrifié, produit à son tour un virtuel nouveau : la foi en la science et la technologie, le rêve d’un avenir maîtrisé, l’idée que la connaissance pure peut transformer le monde. Ce sont des narrations, des structures de sens, qui ne pouvaient advenir avant cette transformation du réel.
Troisième mouvement : Le réel transformé engendre du virtuel nouveau
Ainsi se boucle la spirale. Le réel, transformé par le virtuel qu’il avait lui-même engendré, se retrouve en un nouvel état. Cet état nouveau n’est pas un simple retour au point de départ—c’est une structure dissipative, celle de Prigogine. Le système consomme de l’énergie (des ressources, de l’attention), il exporte de l’entropie, et dans ce processus il génère une complexité croissante.
Des corps électrifiés produisent de nouveaux désirs, de nouvelles possibilités, de nouveaux périls. Une jeune fille vivant à New York en 1920 possède un univers d’expériences possibles qu’une paysanne du Xe siècle ne connaissait pas. Mais elle subit aussi de nouvelles anxiétés, de nouvelles questions. Elle doit se raconter elle-même d’une nouvelle manière. Elle doit inventer des récits inédits pour donner sens à cet univers d’expériences accélérées.
C’est à partir de ces nouvelles conditions matérielles que naissent les grands récits du 20e siècle : le marxisme comme tentative de donner un sens à l’industrialisation, le freudisme comme tentative de donner un sens à la crise de l’identité dans la modernité, l’existentialisme comme tentative de donner sens à la liberté radicale que la technologie a soudainement ouverte.
Chacune de ces narrations, à son tour, structure le réel : elle crée des psychothérapeutes, des révolutionnaires, des poètes existentialistes. Elle modifie les comportements, les institutions, les modes de vie. Et ce réel modifié produit à son tour de nouvelles narrations, de nouvelles quêtes de sens.
II. Les causes finales comme espace de possibilités
Jusqu’à présent, nous avons décrit la spirale en termes généraux. Mais il importe de préciser la nature de ce qui circule dans cette spirale : c’est ce que nous appelons les causes finales, ou plus simplement, les « pourquoi ».
En logique aristotélicienne classique, les quatre causes étaient :
- La cause matérielle (le matériau dont une chose est faite)
- La cause formelle (la forme, la structure)
- La cause efficiente (l’agent qui produit le changement)
- La cause finale (le but, la fin vers laquelle une chose tend)
La science moderne a largement abandonné les trois dernières au profit d’une causalité purement efficiente : l’univers se conçoit comme un système de particules interagissant selon des lois déterministes ou probabilistes. Il n’y a pas de « fin » transcendante vers laquelle tend le cosmos. Il n’y a que des causes matérielles et efficientes.
Nous proposons une position intermédiaire. Dans le régime biologique pré-linguistique, les trois dernières causes sont réduites, marginalisées, mais non inexistantes. Un animal a des buts (manger, se reproduire), mais ces buts sont inscrits génétiquement, rigidement. L’espace des finalités possibles est très étroit.
Avec le langage, cet espace s’inaugure. Chaque narration qu’on édifie crée un nouvel ensemble de finalités possibles. Une histoire sur le héros solitaire qui part à la découverte ouvre la finalité de « l’exploration personnelle ». Une histoire sur le martyr qui meurt pour sa foi ouvre celle du « sacrifice authentique ». Une histoire sur le savant qui perce les secrets de la nature ouvre celle de la « quête de connaissance ».
Ces finalités ne sont pas des forces physiques. Elles ne sont pas inscrites dans la structure de la matière. Mais elles sont réelles dans la mesure où elles modifient le comportement, créent des institutions, structurent des vies humaines.
La « fin » n’est pas un point fixe : c’est un espace
Il est capital de saisir cette distinction : une cause finale, dans la tradition aristotélicienne, se concevait comme un point fixe vers lequel tendent toutes choses. Dieu était la cause finale du cosmos. Le bonheur était celle de l’action humaine. C’était un unique foyer d’attraction.
Nous proposons une compréhension divergente. La cause finale, dans l’univers humain, n’est point fixe. C’est un espace de possibilités attribuées à une action, à une vie, à une institution. Cet espace se détermine par les narrations culturellement disponibles.
Quand un jeune homme demande « Quelle est ma finalité ? Quel est mon destin ? », il ne quête pas une réponse unique prédéterminée. Il cherche à naviguer un espace de possibilités narratives. Il peut se concevoir comme un guerrier, un savant, un amoureux, un prêtre, un entrepreneur, un artiste. Chacune de ces identités narratives ouvre un espace distinct de causes finales. Et il peut imaginer de nouvelles identités, créer des narrations inédites.
La « fin » est relationnelle, non objective
Mais il y a une autre subtilité. L’espace des causes finales n’est pas illimité de façon arbitraire. Certaines narrations résonnent avec plus de puissance que d’autres. Certaines finalités attirent davantage de sujets, davantage de cultures, sur une plus longue durée.
C’est ici qu’intervient la notion de résonance (que nous reprenons de Friston et du « free energy principle »). Une narration résonne avec un sujet si elle réduit son incertitude fondamentale—non pas seulement l’incertitude factuelle (« va-t-il pleuvoir demain ? »), mais l’incertitude existentielle (« ma vie a-t-elle un sens ? qui suis-je vraiment ? »).
Les grandes œuvres, celles qui traversent les siècles, sont celles qui offrent une réduction d’incertitude existentielle particulièrement puissante. L’Iliade résonne sur des millénaires parce qu’elle pose et résout (ou rend supportable) la question du meurtre, de la gloire, de la mort. Elle propose un espace narratif où ces expériences inhumaines deviennent humaines, intégrables dans un récit qui a du sens.
Ainsi, la « fin » n’est pas une propriété objective de l’action. C’est une relation entre une action, une narration culturelle, et un sujet pour qui cette narration résonne. C’est pourquoi plusieurs finalités peuvent coexister sans contradiction. Mon action peut être simultanément une expression de l’amour romantique (pour moi), une manifestation de la folie (pour mon voisin), et une illustration de la vulnérabilité humaine (pour le philosophe). Ces actions n’ont pas de finalité unique ; elles en possèdent des relationnelles, plurielles.
III. La spirale dissipative de Prigogine
L’image de la spirale que nous utilisons est délibérément empruntée à Ilya Prigogine, le chimiste belge qui a révolutionné notre compréhension des systèmes hors équilibre.
Avant Prigogine, on pensait que tout système fermé tendait vers l’équilibre : une uniformité croissante, une entropie maximale, une mort thermique. L’ordre était fragile, temporaire, une aberration qui serait inévitablement lissée.
Prigogine montra que les systèmes ouverts—ceux qui échangent de la matière et de l’énergie avec leur environnement—pouvaient, loin d’équilibre, développer des structures de plus en plus complexes et ordonnées. Une cellule vivante, un ouragan, une économie de marché : tous sont des structures dissipatives qui maintiennent une complexité croissante en consommant de l’énergie et en exportant de l’entropie.
Le langage fonctionne exactement comme une telle structure. Il consomme de l’énergie (les cerveaux qui parlent, qui pensent, qui écoutent). Il exporte de l’entropie : il organise, il structure, il réduit l’ambiguïté, il cristallise le chaos en narration. Et dans ce processus, il engendre une complexité croissante—davantage de niveaux de sens, davantage de dimensions d’expérience possibles, davantage de virtualités.
Chaque tour de la spirale représente une bifurcation mineure : un nouveau réel produit de nouveaux virtuels, qui produisent à leur tour un nouveau réel. Le système ne revient jamais à son point de départ. Il s’élève continuellement, accumulant de la complexité, de l’information, du sens.
C’est pourquoi la vie humaine, pensée comme spirale de sens, ne peut pas être statique. Elle doit constamment se raconter elle-même de nouvelles façons, produire de nouveaux récits, inventer de nouvelles finalités. Cela n’est pas une pathologie ; c’est la structure même de l’existence linguistique.
IV. L’éternel retour de la spirale
Il y a un danger, à concevoir ainsi les choses, de tomber dans un idéalisme naïf, où le virtuel serait roi et le réel serait sa servante. Ce n’est pas notre position.
Le réel matériel impose toujours des contraintes. On ne peut pas se nourrir de récits. Les corps meurent. La gravité existe. L’entropie thermodynamique continue à augmenter dans l’univers. Les ressources s’épuisent. Les épidémies surgissent.
Mais il est vrai que entre le réel et le virtuel, la causalité ne circule pas dans une seule direction. Elle circule dans les deux sens, continuellement, créant une spirale où chaque boucle réactualise le problème : Comment donner sens au réel ? Comment transformer ce sens en nouvelle réalité ?
Telle est la condition humaine. Nous ne sommes jamais installés dans une finalité unique, une narration achevée. Nous sommes contraints à réinventer continuellement nos récits, à découvrir de nouvelles raisons de vivre, de nouvelles interprétations de nos souffrances et de nos joies.
Et peut-être que c’est là l’unique liberté qui nous soit donnée : non pas de nous affranchir du déterminisme physique, mais de renarrer notre réalité, de créer des espaces inédits de causes finales, de transformer le réel par la puissance du virtuel que nous inventons ensemble.