Chapitre

Chapitre 21 — La technologie — quand la fiction transforme le réel

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Prélude : La matérialisation du rêve

Jusqu’ici, nous avons parlé de fictions qui restent dans l’ordre du symbolique : la mythologie, la science, les mathématiques. Elles transforment ce que nous pensons, comment nous pensons, ce que nous pouvons prédire. Mais elles restent largement dans le domaine du mental, du conceptuel, du langage.

Or, il existe un moment où la fiction franchit une frontière décisive : elle se matérialise. Elle cesse d’être pure narration ou pure équation, et elle devient artefact, machine, infrastructure qui modifie le réel physiquement.

C’est la technologie. Et elle est quelque chose de radicalement neuf dans l’histoire de l’Humanité.

I. La technologie comme traversée de frontière

Une technologie est toujours la matérialisation d’une fiction scientifique ou d’un mythe pratique. Mais elle n’est pas simplement une application. C’est une traversée de frontière entre le symbolique et le physique.

Quand James Watt perfectionne la machine à vapeur au XVIIIe siècle, il matérialise les principes de la thermodynamique. Mais la machine à vapeur n’est pas juste une illustration de la thermodynamique ; elle devient une force physique qui transforme le monde : elle actionne les moulins, elle propulse les bateaux, elle alimente les usines. La fiction devient puissance.

Quand Michael Faraday découvre l’induction électromagnétique en 1831, c’est d’abord une observation expérimentale — une curiosité scientifique. Mais quelques décennies plus tard, Thomas Edison crée l’ampoule électrique, Nikola Tesla conçoit le courant alternatif, et soudain, l’électricité devient l’épine dorsale de la civilisation. La fiction devient infrastructure.

Quand Einstein formule la relation E=mc², c’est une équation qui dit : l’énergie et la matière sont interchangeables, selon ce facteur de conversion quadratique. Une belle équation mathématique, rien de plus.

Mais dans les années 1940, la fiction devient réelle sous deux formes opposées : d’un côté, la centrale nucléaire qui produit de l’électricité de manière presque «propre»; de l’autre, la bombe atomique qui détruit Hiroshima en quelques secondes et tue 100 000 personnes instantanément. Même équation. Deux artefacts opposés. Deux destins.

II. Le médium du mécanisme sans sens

Il y a quelque chose d’étrange et d’important à noter : la technologie est indifférente à la finalité qui l’a créée.

Un objet technologique fonctionne selon la cause efficiente, selon le mécanisme. Une route n’a pas une signification inscrite en elle ; elle permet le déplacement, c’est tout. Une presse à imprimer ne porte en elle aucune politique ; elle permet la reproduction de textes. Une chambre à gaz fonctionne selon les mêmes principes de thermodynamique qu’une chambre de congélation.

Cela signifie que la même technologie peut servir des finalités radicalement opposées. La chimie qui produit des engrais pour augmenter les récoltes produit aussi les gaz toxiques de la Grande Guerre. La microbiologie qui crée des vaccins peut créer des armes biologiques. L’internet qui permet la communication mondiale peut aussi servir la surveillance de masse.

La technologie, par sa nature, est neutre face à la finalité. Elle opère en vertu de cause efficiente. Le sens qu’on lui donne vient après, du sujet qui l’utilise.

C’est pourquoi les débats éthiques sur la technologie sont si stériles. On voudrait croire que telle technologie est « mauvaise » ou « bonne ». Mais la technologie elle-même n’est ni l’un ni l’autre. C’est un dispositif de cause efficiente. Le bien et le mal viennent de l’usage, c’est-à-dire de la cause finale qu’on lui impose.

Une arme nucléaire est une matérialisation pure de la cause efficiente : un certain arrangement de matière qui produit une réaction en chaîne qui libère une énorme quantité d’énergie. Qu’on en fasse une arme ou une source d’électricité dépend de la décision humaine. La technologie elle-même n’a pas de position sur cette question.

III. L’accélération par spirale

Mais il y a un moteur qu’il faut reconnaître : chaque technologie crée les conditions pour une technologie plus puissante.

Avant la machine à vapeur, on manquait de puissance motrice concentrée. Après, on pouvait construire des usines plus grandes, extraire plus de charbon, affiner plus de métaux. Cela a permis la construction de machines encore plus puissantes.

Avant l’électricité, la transmission de l’information était lente et localisée. Après, on pouvait envoyer un signal instantanément à travers le monde. Cela a permis de coordonner l’économie mondiale.

Avant Internet, la connaissance était dispersée et fragmentée. Après, on pouvait centraliser l’information et la rendre accessible à tous. Cela a permis une accélération exponentielle de l’innovation technologique.

À chaque étape, la technologie nouvelle augmente la puissance disponible, raccourcit les délais de communication, rend possible une plus grande concentration de ressources. Et chacune de ces augmentations crée les conditions pour une technologie encore plus puissante.

C’est une spirale. Et la caractéristique d’une spirale, c’est qu’elle s’accélère.

Cela veut dire qu’à chaque bifurcation technologique, le coût énergétique augmente. La machine à vapeur consomme du charbon. Le moteur à explosion consomme du pétrole. L’électronique consomme de l’électricité. Et chacun de ces systèmes demande une infrastructure énergétique plus complexe et plus vorace.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs utilisaient l’énergie solaire captée directement (nourriture). Les sociétés agricoles utilisaient l’énergie du vent, de l’eau, et des esclaves. Les sociétés industrielles utilisent les combustibles fossiles — accumulation souterraine d’énergie solaire d’il y a 300 millions d’années. Les sociétés de l’information utilisent l’électricité, qui requiert elle-même une infrastructure de production énergétique massive.

L’Humanité n’a jamais cru possible une technologie qui réduirait sa consommation énergétique. Chaque innovation technologique augmente la consommation globale, même quand elle améliore l’efficacité énergétique des appareils particuliers. C’est le paradoxe de Jevons : à mesure que les appareils deviennent plus efficients, la consommation totale augmente, parce qu’on utilise plus d’appareils.

IV. La technologie comme re-présentation du réel

Il faut aussi comprendre comment la technologie change la façon dont on représente le réel.

Une carte n’est pas le territoire, mais elle change la façon dont on navigue le territoire. Une photographie n’est pas l’événement photographié, mais elle change la façon dont on se souvient de l’événement. Un graphique n’est pas une réalité économique, mais il change la façon dont on pense l’économie.

La technologie produit des re-présentations — des présences à nouveau, des encodes de la réalité — qui rétroagissent sur comment on perçoit la réalité elle-même.

Pensez à la monnaie. La monnaie n’est pas la richesse ; c’est une représentation de la richesse, un moyen d’échange. Mais une fois que la monnaie existe, on pense la richesse en termes de monnaie. La re-présentation devient ce qui est représenté.

Ou pensez aux statistiques. Avant que les statistiques et les graphiques n’existent, la réalité était perçue de manière locale, anecdotale. On savait qu’il y avait une bonne récolte ou une mauvaise, mais on ne comprenait pas la tendance globale. Une fois que les statistiques existaient — des chiffres agrégés représentant la réalité en grand — on a pu penser la réalité différemment. Les données deviennent la réalité qu’elles sont censées représenter.

Avec l’informatique, cela atteint un degré nouveau. Un ordinateur est un dispositif qui transforme toute information en données numériques. Une image devient une grille de pixels. Une voix devient une séquence de 0 et de 1. Un sentiment ou une pensée, quand elle est exprimée en langage naturel, devient susceptible d’être quantifiée, analysée, traitée par une machine.

Ce que peut être informatisé devient réel pour le système informatique. Et progressivement, notre compréhension du réel commence à dépendre de ce que l’informatique peut traiter.

V. La dépendance du sujet humain comme condition (pour le moment)

Il y a actuellement une condition : la technologie n’agit qu’à travers un sujet humain.

Une machine à vapeur a besoin d’un mécanicien. Une usine a besoin d’ouvriers. Une arme nucléaire a besoin d’un militaire qui appuie sur le bouton. Une intelligence artificielle a besoin de programmeurs qui la créent et de décideurs qui la mettent en action.

Le sujet humain est l’interface obligatoire entre la technologie et le réel. Sans le sujet, la technologie ne ferait rien. C’est le sujet qui donne la finalité à la cause efficiente de la technologie.

Mais cela n’a peut-être pas toujours été le cas. À mesure que les technologies d’automatisation se perfectionnent, la dépendance du sujet peut diminuer. On imagine des usines qui tournent sans interventions humaines, des armes qui se déploient selon des algorithmes, des systèmes qui se règlent eux-mêmes.

Le jour où une technologie peut agir sans médiation humaine — où la cause efficiente opère sans avoir besoin de cause finale imposée par un sujet — c’est une rupture. Le jour où une IA peut se reproduire, s’améliorer, déployer ses ressources elle-même, sans intervention humaine, c’est la fin de la condition que nous connaissons.

Nous ne sommes pas encore à ce point. Mais la direction est visible.

VI. L’accélération en crise : La limite du flux

Revenons à notre thèse fondamentale : l’Humanité est une structure dissipative, maintenue par un flux énergétique, matériel, informationnel.

La technologie, en accélérant, augmente le débit du flux requis.

Les sociétés pré-industrielles se maintenaient avec un flux énergétique minuscule : quelques mille calories de nourriture par personne par jour, plus le bois et l’eau. Les sociétés industrielles demandent des dizaines de kilowatts par personne — électricité, essence, gaz, toutes les formes d’énergie combinées. Les sociétés de l’information et de l’intelligence artificielle demandent encore plus : chaque recherche sur Internet consomme de l’énergie, chaque opération d’une IA entraîne une consommation électrique massive.

Or, le flux énergétique n’est pas infini. Les combustibles fossiles sont une ressource finie. L’énergie renouvelable (solaire, éolienne) peut augmenter, mais elle ne peut pas éternellement supporter une croissance exponentielle de la consommation.

De même pour le flux matériel : les minerais disponibles, l’eau douce, les terres cultivables. Ces ressources ont des limites.

Et le flux informationnel ? Ici, c’est moins clair. L’information semble se reproduire sans consommer de ressources (une idée n’épuise pas si je la partage). Mais créer, transmettre, stocker, traiter l’information consomme bien de l’énergie.

À un certain point de la spirale technologique, la structure dissipative atteint un moment critique : le flux requis pour se maintenir dépasse le flux disponible. Pas graduellement, mais brièvement, il se peut que la structure puisse tenir en empiétant sur les réserves existantes (les combustibles fossiles). Mais quand les réserves s’épuisent, la transition vers un nouveau régime énergétique doit être instantanée. Et les transitions instantanées sont des effondrements.

Nous sommes peut-être à ce point critique maintenant.

Conclusion : La puissance et la fragilité

La technologie est la matérialisation des fictions de la science et des rêves de l’Humanité. Elle possède une puissance extraordinaire : elle augmente la capacité d’action, de communication, de transformation du réel.

Mais elle possède aussi une fragilité cachée : elle dépend d’un flux continu de ressources, et ce flux n’est pas infini. Chaque étape de la spirale technologique augmente cette dépendance, rend la structure plus exigente, plus fragile face à une rupture du flux.

La technologie n’est ni bonne ni mauvaise. C’est une cause efficiente pure, indifférente à la finalité. Mais en matérialisant les rêves humains, elle les rend réels, puissants — et elle rend réels aussi les dangers qu’ils pourraient contenir.

C’est une arme à double tranchant. Et c’est pour cela que la question technologique est peut-être la question centrale du XXIe siècle : comment maintenir les bénéfices de la technologie — la puissance qu’elle nous donne, la complexité qu’elle crée — tout en reconnaissant que cette puissance dépend d’un flux fini ?

Comment inventer une technologie de la finitude ?