Chapitre

Chapitre 15 — L'humanité n'est pas un fait — c'est une fiction dissipative

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Prélude : Deux ordres de réalité

Depuis quelque 300 000 ans, une structure biologique particulière persiste sur la Terre : l’homo sapiens. Son génome, légèrement distinct de celui des néandertaliens ou des denisoviens, ne le rend pas fondamentalement unique. Ce qui est unique n’est pas écrit dans les acides aminés. Ce qui est unique est une certaine capacité de résonance — la puissance à se raconter, à transformer le récit en action, à boucler la rétroaction entre narration et être.

Il faut distinguer : Homo sapiens (le fait biologique, l’espèce) et l’Humanité (la fiction qui émerge de lui). Homo sapiens existait sans Humanité. Pendant 95 % de son existence, cette espèce a vécu en petits groupes, sans écriture, sans institutions globales, sans le récit unifié qu’on appelle aujourd’hui « l’humanité ». L’Humanité — au sens où nous l’entendons, comme sujet collectif, comme entité morale, comme destinée — n’existe que depuis quelques millénaires, et encore, depuis moins de trois siècles dans la forme actuelle (le concept même d’« humanité » comme catégorie universelle est une invention des Lumières).

Ce qui émerge de homo sapiens, donc, n’est pas une nature supplémentaire. C’est une structure informationnelle dissipative, au sens de Prigogine. Expliquons.

La dissipation comme condition d’existence

Ilya Prigogine a donné son nom aux structures dissipatives : des systèmes qui maintiennent l’ordre — une complexité organisée — en consommant continuellement de l’énergie, et en rejetant de l’entropie dans l’environnement. Un tourbillon est l’exemple classique. Un ouragan est une structure dissipative : il existe, il s’organise, il se meut — mais uniquement parce qu’un flux d’énergie thermique le traverse. Arrêtez le flux, le tourbillon s’effondre en secondes.

L’Humanité n’est pas différente. Elle ne peut exister que traversée par un flux continu de trois ordres de réalité :

  1. Le flux énergétique : calories des aliments, combustibles fossiles, électricité, hydrogène. Coupez le flux, la civilisation meurt en semaines.

  2. Le flux matériel : minerais, cuivre, silicium, terres rares, eau, phosphore. Le cycle des nutriments. Coupez le flux, elle s’effondre en mois.

  3. Le flux informationnel : langue, écriture, rituels, narrations, technologies de transmission. Coupez le flux, elle se désagrège en générations.

Chacun de ces flux est un flux de réalités efficientes — de causes qui agissent mécaniquement. L’Humanité, comme structure dissipative, est la configuration d’ordre qui émerge lorsque ces trois flux sont maintenus à certains seuils d’intensité.

On pourrait objecter : « Mais à part ce flux, qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que l’Humanité n’existe que comme flux ? » Oui. Exactement. C’est le cœur de la thèse. L’Humanité n’existe que pour autant qu’elle traverse ces flux. Elle n’est pas une essence qui habite les flux ; elle est la configuration de résonance que les flux produisent quand ils oscillent à certaines fréquences.

Le régime de résonance

Une structure dissipative ne naît pas d’une intention. Elle émerge quand le flux franchit le seuil de criticité. Au-dessous du seuil, il n’y a que chaos ou équilibre mort. Au-dessus du seuil, spontanément, des motifs surgissent.

L’homo sapiens, comme tous les mammifères, a une capacité neurologique à symboliser. À tracer des traces : sons, gestes, marques. Ce n’est pas étonnant ; beaucoup d’espèces le font. Mais à un certain moment — vers 70 000 ans avant le présent, ou peut-être un peu avant — le flux informationnel franchit un seuil. Les symboles deviennent récursifs. L’on se raconte l’histoire du monde, puis l’on agit en fonction du monde qu’on s’est raconté. Cette rétroaction entre narration et action crée une boucle de résonance.

C’est le moment où Yuval Noah Harari, dans Sapiens, nomme la « Révolution Cognitive ». Cette formule est suggestive, mais elle masque un danger : croire que c’est une propriété supplémentaire du cerveau qui s’est activée, comme si le cerveau avait toujours cette capacité, et qu’une mutation l’eût soudainement libérée. Ce n’est probablement pas faux — mais c’est insuffisant. Ce qui change n’est pas le cerveau. C’est le système constitué par le cerveau-plus-le-flux-symbolique. Cette oscillation entre le neuronal et le culturel, entre l’interne et l’externe, crée la résonance.

L’Humanité émerge donc comme régime de résonance. Non comme essence, non comme propriété, mais comme fréquence d’oscillation. Tant que le flux informationnel oscille à cette fréquence — tant que les symboles continuent à boucler sur l’action — la structure existe. Le jour où ce flux s’interrompt, où les symboles cessent de circuler, où la transmission s’arrête, l’Humanité ne disparaît pas graduellement. Elle s’effondre en cascade.

L’auto-narration, ou comment la fiction s’auto-produit

Mais il y a plus. L’Humanité ne se contente pas d’exister comme structure dissipative. Elle se raconte qu’elle existe. C’est cela, l’auto-fiction.

Chaque époque produit un récit de ce qu’elle est, de ce qu’elle fait, de ce vers quoi elle tend. Non seulement ce récit décrit l’Humanité, mais il rétroagit sur elle. Ce que l’Humanité fait, la façon dont elle s’organise, ses guerres, ses paix, ses technologies, tout cela est informé par le récit qu’elle se fait d’elle-même.

À l’époque de la Genèse, on se raconte : nous sommes créés à l’image de Dieu. Cette narration n’est pas fausse (il n’y a rien à quoi la mesurer) — mais elle est une fiction. Elle crée des institutions religieuses, des lois, des rapports de pouvoir. Elle justifie certaines hiérarchies et en empêche d’autres.

À l’époque de la Renaissance humaniste, on se raconte : il y a une essence humaine, distincte de l’ordre divin, capable de perfectibilité. Cette fiction rétroagit : elle légitime l’éducation, la science, l’exploration, l’art.

À l’époque des Lumières, on se raconte : l’Humanité progresse vers la Raison, vers la liberté, vers la moralité. C’est le « Grand Récit du Progrès ». Cette fiction n’a pas seulement légitimé la science ; elle a aussi légitimé le colonialisme, la domination, l’extraction, l’esclavage — parce qu’on se racontait que nous, les Européens, portions le flambeau du Progrès aux peuples arriérés. La fiction était réelle ; elle tue.

À la fin du XXe siècle, on se raconte : il y a une essence humaine, universelle, dotée de droits inaliénables. Les Droits de l’Homme. Cette fiction a produit des progrès matériels considérables, des protections, des droits. Mais aussi une nouvelle forme d’impérialisme : la violence produite au nom des Droits de l’Homme.

En chaque cas, la structure logique est identique :

  1. La structure dissipative (l’Humanité empirique) existe dans le flux.
  2. Elle produit une narration de ce qu’elle est.
  3. Cette narration rétroagit sur la structure, en oriente les bifurcations.
  4. La structure, transformée par sa propre narration, produit une nouvelle narration.
  5. Boucle fermée : l’auto-fiction.

Sartre revisité : l’existence précède l’essence, la cause efficiente précède la cause finale

Jean-Paul Sartre affirmait : l’existence précède l’essence. Cela veut dire : les êtres humains existent d’abord (de manière brute, en situation), puis seulement après élaborent l’essence qu’ils se donnent. L’essence n’est pas déjà inscrite dans une nature ; elle est ce qu’on se forge, en étant libre de le faire.

Sartre pensait l’individu. Mais le cadre s’étend à l’espèce.

L’Humanité, en tant que structure dissipative, existe d’abord — elle existe comme homo sapiens traversé par les trois flux. Elle existe comme corps neuraux couplés au langage. Elle existe comme pratiques, rituels, techniques.

L’essence de l’Humanité ne vient qu’après — elle vient sous forme de narrations, de fictions, de récits qu’elle se fabrique. Ces narrations se présentent comme essences (« C’est la nature humaine d’aimer la liberté », « L’Humanité tend naturellement au Progrès »), mais elles sont des constructions rétroactives.

L’existentialisme de Sartre était une proto-pensée de l’auto-fiction, mais qui restait centripète, focalisée sur l’individu. L’auto-fiction comme structure de l’Humanité porte l’existentialisme à sa conséquence complète : la cause efficiente précède la cause finale non seulement pour l’individu, mais pour l’espèce entière.

Le flux énergétique, matériel, informationnel — c’est la cause efficiente. La narration, le sens, la finalité — c’est la cause finale. La cause efficiente vient d’abord. Elle produit la structure dissipative. Puis la structure dissipative produit la cause finale, qui rétroagit — mais qui ne la détermine pas originairement.

L’épuisement de la narration humaniste

Or — et c’est la crise actuelle — nous arrivons au moment où les rétroactions s’emballent.

Pendant les trois derniers siècles, la narration humaniste s’est renforcée : l’Humanité progresse, l’Humanité est douée de droits, l’Humanité tend à l’égalité, l’Humanité se perfectionne. Cette fiction a ordonné les politiques, les économies, les guerres. Elle a permis une accumulation d’énergie, de technique, d’organisation sans précédent.

Mais elle arrive à ses limites. Pourquoi ? Parce que la structure dissipative atteint la limite du flux qui la traverse.

En trois siècles, l’humanité a multiplié par dix sa consommation d’énergie, par cent sa consommation d’eau, par mille sa consommation de minerais. Elle a modifié le climat, saturé les océans de plastique, appauvri les sols. Le flux énergétique qui alimentait la dissipation ne peut plus être augmenté sans détruire les conditions mêmes de la reproduction du flux.

À ce moment de l’histoire, la fiction n’a plus le pouvoir de rétroagir comme elle le faisait. La narration disant « l’Humanité progresse » continue, mais elle devient creuse. Les institutions qui l’incarnaient — l’État-nation, le capitalisme libéral, la démocratie de marché — apparaissent figées.

C’est ici que naît la conscience du caractère fictionnel de la fiction. L’auto-fiction commence à se reconnaître comme fiction. Et c’est cela, le moment où nous vivons.

Conclusion : L’Humanité existe, donc elle est fiction

Résumer en quelques propositions :

  1. L’Humanité n’est pas un fait naturel. Homo sapiens en est le substrat, mais homo sapiens existe depuis 300 000 ans sans Humanité. L’Humanité émerge des flux énergétiques, matériels, informationnels qui traversent homo sapiens.

  2. L’Humanité est une structure dissipative. Elle existe pour autant qu’elle consomme continuellement de l’énergie, de la matière, de l’information. Coupez l’un des flux, elle s’effondre.

  3. L’Humanité est auto-fictive. Elle produit des narrations de ce qu’elle est, et ces narrations rétroagissent sur elle, la modifient, en créent de nouvelles.

  4. La cause efficiente précède la cause finale. Le flux existe d’abord, la structure dissipative émerge, puis vient la narration, qui rétroagit. Aucune finalité n’était inscrite d’avance.

  5. La fiction est réelle. Elle n’est pas un mensonge, pas une illusion. Elle agit, elle tue, elle crée, elle détruit. Mais elle dépend du régime de résonance entre le sujet qui la porte et le flux qui la traverse.

L’Humanité — ce que nous sommes — n’est ni tout à fait libre, ni tout à fait déterminée. Elle est une fiction qui émerge du réel, qui le transforme, et qui dépend du réel pour persister. Reconnaître cela n’est pas nihiliste. C’est lucide.