Chapitre 9 — La société comme résonance stabilisée
I. Du dyade au collectif : la cristallisation de la fiction
Nous avons vu comment une fiction peut résonner entre deux consciences, comment elle organise et structure le rapport intersubjectif par la médiation d’une absence cristallisée. Mais la vie humaine ne se joue pas qu’à deux. Comment la fiction passe-t-elle de la dyade au collectif ? Comment une résonance entre deux s’étend-elle à la multitude ?
La réponse gît dans la sédimentisation. Lorsqu’une fiction dyadique persiste, se reproduit, se transmet, elle commence à acquérir une épaisseur temporelle qui produit l’illusion d’une mécanique. Une institution n’est autre qu’une fiction qui a acquis une apparence d’autonomie, de fonctionnement propre, détaché de ceux qui l’animent.
Prenez l’école. Avant qu’elle ne s’institutionnalise, il y avait une fiction : un enfant, un maître, une certaine idée de ce qu’« apprendre » signifiait. Cette fiction dyadique s’est répétée, structurée, normalisée. Aujourd’hui, l’école apparaît comme une mécanique qui fonctionne par elle-même : elle possède des règles, des emplois du temps, des diplômes. Elle semble exister indépendamment de ceux qui y participent. Or elle n’existe que par la résonance continue de tous ces acteurs — directeurs, enseignants, élèves, parents — qui perpétuent tacitement la fiction de son objectivité.
Tant que chacun continue à résonner avec cette fiction — tant que les parents croient que l’école forme les enfants, que les enseignants croient qu’ils transmettent un savoir, que l’État croit qu’il produit des citoyens — l’illusion de mécanique persiste. Mais cette mécanique demeure entièrement suspendue à la continuation de cette résonance collective. Si demain, ensemble, nous décidions que l’école n’existe pas, elle disparaîtrait. Non parce qu’elle manquerait de bâtiments ou de professeurs, mais parce qu’elle n’a d’existence que fictive.
Cela ne signifie pas que l’école manque d’effets réels. Les diplômes produisent des effets réels, les connaissances transmises structurent la réalité, les hiérarchies sociales créées par l’école façonnent les parcours de vie. Mais le mécanisme par lequel l’école est censée fonctionner — former des esprits, transmettre une culture, égaliser les chances — ce mécanisme n’existe que comme fiction.
II. Bourdieu et l’habitus comme calibrage résonnatif social
Pierre Bourdieu a fourni une des descriptions les plus rigoureuses de ce processus de sédimentisation. Mais il l’a désigné par le terme habitus, le comprenantcomme une incorporation semi-consciente des structures sociales dans le corps et dans l’esprit.
L’habitus, pour Bourdieu, est ce qui permet à l’ordre social de se perpétuer sans devoir s’affirmer explicitement. Nul besoin de décrets constants, de surveillance permanente. L’ordre social fonctionne parce que chacun a intériorisé les règles du jeu, les a intégrées dans son corps — dans sa manière de parler, de se tenir, de manger, de désirer. L’habitus est la sédimentisation de l’ordre social devenue naturelle, invisible.
Mais il faut relire Bourdieu à la lumière de notre concept de fiction. L’habitus n’est pas une simple mécanique comportementale, ni une conscience réflexive. C’est une résonance somatique avec une fiction collectivement entretenue. Quand un enfant apprend à parler avec l’accent de sa région, il ne choisit pas consciemment d’imiter les phonèmes ; mais il n’imite pas non plus inconsciemment une mécanique acoustique. Il résonne avec la fiction qu’une certaine prononciation est « normale », « naturelle », « correcte ». Son corps se calibre résonativement à cette fiction partagée.
C’est pourquoi Bourdieu parlait de violence symbolique. La violence symbolique est précisément le processus par lequel une fiction (qu’on pourrait toujours contester, rejeter, transformer) se présente comme mécanisme nécessaire, comme ordre naturel des choses.
Prenez la distinction entre le « lettré » et l’« illettré ». Il y a là une violence symbolique : on a pris une fiction historiquement contingente — l’idée que la maîtrise de la lecture selon certaines normes distingue les « cultivés » des « incultes » — et on l’a présentée comme un mécanisme naturel de la différence humaine. La fiction devient un fait social qui produit des inégalités réelles, des hiérarchies de prestige, des destins biographiques différenciés.
Mais cette violence symbolique fonctionne précisément en se naturalisant. Elle opère comme ce que nous appelions précédemment une cause finale qui pose comme cause efficiente. L’ordre social se présente comme étant ce qu’il faut qu’il soit par nature — alors qu’il n’est que l’effet de la résonance continue de millions de corps calibrés à la même fiction.
III. Debord et la pathologie de la résonance sélective
Guy Debord a nommé une pathologie particulière de cette résonance collective : la Société du Spectacle. Et il a identifié avec précision le problème : c’est une société qui ne résonne plus que avec ses propres représentations, coupée du feedback de la réalité.
Dans les premières sections de la Société du Spectacle, Debord observe que la vie moderne se scinde en deux domaines : celui des représentations médiatiques (le spectacle), et celui de l’existence vécue. Mais progressivement, une inversion s’opère : la représentation médiatique devient le réel pour la conscience collective, tandis que la vie vécue se résorbe, moins vraie que ce que les images en disent.
Cela demeure parfaitement cohérent avec notre notion de résonance. Imaginons une fiction : celle d’une présidence « forte » et « protectrice ». Cette fiction circule dans les représentations médiatiques, s’incarne dans des images de leader charismatique, organise le discours politique. Les individus résonnent avec cette fiction — non par conscience réfléchie, mais par une absorption quotidienne des représentations qui la véhiculent.
Mais ce qui s’opère dans la société du spectacle, c’est une fermeture de la boucle de résonance. La fiction du leader fort produit des effets réels : des politiques autoritaires, des inégalités, des injustices. Or ces effets réels, s’ils entrent en conflit avec la fiction, devraient produire une perturbation, un bruit dans la résonance. Ils devraient créer un moment où la fiction se craquèle, où on se dit : « Attends, les promesses ne correspondent pas à la réalité vécue. »
Or le spectacle fonctionne précisément en annihilant ce feedback. Les effets réels des politiques sont recouverts, retraités, réinterprétés par de nouvelles représentations qui les réintègrent dans la fiction. Pire encore : la critique elle-même s’absorbe, se spectacularise, devient divertissement. On ne cesse de faire circuler des fictions, mais sans jamais qu’aucune ne soit confrontée à la résistance du réel.
C’est cela qu’on pourrait appeler une pathologie de la fermeture résonative. Le spectacle accepte les perturbations qui s’intègrent dans le flux des représentations. Il absorbe même la critique. Mais il refuse systématiquement la perturbation qui viendrait de l’irréductibilité du réel — la faim qui échappe à toute narration, la mort qui refuse la médiatisation, la souffrance qui déborde le spectacle.
IV. La stabilité de la résonance collective comme condition de l’ordre social
Comment l’ordre social se maintient-il ? Par la stabilité de la résonance collective. Et comment cette résonance demeure-t-elle stable ? Non par des mécanismes, non par des lois de la nature, mais par la capacité continue de chacun à résonner avec les mêmes fictions — ou du moins, avec des fictions suffisamment cohérentes entre elles.
Pensez à la monnaie. C’est une fiction pure. Une pièce de monnaie n’a de valeur que parce que nous résonnons tous ensemble avec la fiction que cette pièce en possède. Dès que cette résonance commune se craquèle — dès que plus personne ne croit que le papier vaut — la monnaie n’existe plus.
Or l’État, les banques centrales, les gouvernements consacrent énormément d’énergie à maintenir la résonance commune autour de la valeur monétaire. Ils produisent un discours constant sur la « stabilité économique », sur la « confiance du marché ». Ce discours ne décrit pas une réalité objective. Il entretient la fiction sans laquelle la monnaie cesserait d’exister.
C’est pourquoi une crise économique est toujours d’abord une crise de la résonance. Quand la foi en la valeur de la monnaie vacille, c’est-à-dire quand le consensus fictionnel se craquèle, l’ensemble de la structure sociale qui repose sur ce consensus vacille avec lui.
De même, les institutions politiques se maintiennent par la résonance collective autour de certaines fictions : celle du peuple souverain, celle de la représentation démocratique, celle de l’égalité devant la loi. Tant que suffisamment de gens résonnent avec ces fictions, le système fonctionne — non parce qu’elles correspondent à une réalité objective, mais parce qu’elles structurent les comportements de manière cohérente.
Quand la résonance commence à se craqueler — quand on observe une montée du scepticisme envers les représentants, une perte de confiance en l’égalité, une fragmentation des récits collectifs — c’est la stabilité de l’ordre social qui se trouve menacée. Or la seule réponse possible n’est pas une « correction » technique d’une mécanique défaillante. C’est une restauration de la résonance. Il faut inventer de nouvelles fictions, ou revitaliser les anciennes, qui permettent à la collectivité de résonner à nouveau.
V. L’institution comme fiction sédimentée
Nous pouvons maintenant donner une définition précise de l’institution.
Une institution est une fiction assez sédimentée et assez soutenue par une résonance collective pour acquérir l’apparence d’une mécanique autonome. L’institution se présente comme quelque chose qui existe indépendamment des individus qui l’animent. Elle produit un ensemble de règles apparemment objectives, de rôles apparemment naturels, de fonctionnements apparemment nécessaires.
Mais cette apparence de mécanique demeure fragile. Elle ne persiste que tant que la résonance collective la soutient. Dès que celle-ci fléchit, l’institution commence à révéler sa véritable nature : un ensemble de comportements coordonnés autour d’une fiction partagée.
C’est ce qu’on observe lors de l’effondrement des institutions. Ce n’est jamais un mécanisme qui se casse. C’est une résonance collective qui se désynchronise. Les individus cessent de « jouer le jeu », cessent de résonner avec les fictions institutionnelles. Et dès lors, l’institution s’effondre — non parce qu’elle manquait de solidité matérielle, mais parce qu’elle était fragile résonativement.
VI. Vers une politique de la résonance
Si l’ordre social repose sur la stabilité de la résonance collective autour de certaines fictions, alors la politique n’est autre qu’une lutte pour la définition et le contrôle de ces fictions.
Ceux qui détiennent le pouvoir dans une société donnée sont ceux qui ont le pouvoir de définir et de propager les fictions autour desquelles la collectivité va résonner. C’est pourquoi la maîtrise de la représentation — des médias, de l’éducation, du langage — est toujours un enjeu politique fondamental.
Mais cette compréhension de la politique ouvre aussi une perspective divergente. Si le pouvoir réside dans la capacité à instituer des fictions, alors la contestation du pouvoir passe par une déstabilisation volontaire de la résonance collective. Ce n’est pas par la violence physique qu’on renverse un ordre social, mais en proposant des fictions incompatibles avec celui-ci, en créant des dissonances qui empêchent la résonance de fonctionner.
C’est ce que font les mouvements de contestation en créant des contre-récits, des contre-fictions qui proposent une autre manière de résonner collectivement. C’est ce que font les artistes en produisant des œuvres qui craquèlent l’évidence des ordres établis. C’est ce que font les révolutionnaires en imaginant des mondes radicalement différents.
La question qui nous attend, dès lors, est celle-ci : quelles sont les fictions fondamentales autour desquelles la modernité occidentale a organisé sa résonance ? Quelles sont les institutions — la religion, l’idéologie, la nation, l’entreprise, le droit — qui ont sédimenté ces fictions ? Et quelles sont les crises et les dissonances qui menacent cette résonance ?
C’est à ces questions que nous allons maintenant nous tourner.