Chapitre 13 — La nation, la République, le droit
I. La nation comme communauté imaginée
Benedict Anderson a donné une définition féconde de la nation : c’est une communauté imaginée. Non pas imaginaire — les effets de la nation sont réels, profonds, parfois meurtriers. Mais imaginée — c’est-à-dire que la nation n’existe que par l’imagination partagée de ses membres.
Une nation n’est pas une entité naturelle. On pourrait croire que la nation découle de la langue, de la culture, de l’histoire partagées. Mais ce n’est pas le cas. Il existe des pays multilingues et multiculturels qui forment une nation unique. Et il existe des régions avec langue, culture et histoire communes qui ne forment pas une nation unique mais plusieurs.
La nation est une fiction moderne. Elle est apparue avec l’imprimerie, qui a permis la diffusion standardisée d’une même langue écrite dans un territoire donné. Elle s’est renforcée avec les États-nations européens, qui ont imposé une langue nationale, une histoire nationale, une identité nationale.
Anderson observe que les ressortissants d’une nation ont une relation spécifique à cette nation : c’est ce qu’il appelle le nationalisme. Le nationaliste aime son pays, est prêt à mourir pour lui, se sacrifie pour lui. Mais pourquoi ? Pas parce que sa nation lui a fait du bien en particulier, pas parce qu’il a contracté une obligation rationnelle envers elle. Simplement parce qu’il s’imagine appartenant à une communauté, et cette communauté imaginée possède une charge affective énorme.
Il y a quelque chose de remarquable dans ce phénomène : nous sommes prêts à mourir pour une abstraction, pour une fiction collective. Et cette fiction est tellement puissante qu’elle structure les comportements, les alliances, les hostilités politiques de billions de gens.
II. La nation et le refoulement de la contingence
Mais il y a plus. La nation fonctionne en naturalisant un choix politique contingent.
L’État français n’existe pas par la nature. C’est le résultat de conquêtes, d’alliances, de guerres, de décisions politiques spécifiques. Le territoire français n’a pas été donné par la géographie ; il a été façonné par des centaines d’années de politique et de violence. La langue française a été imposée par l’État-nation français, pas l’inverse : c’est l’État qui a décidé qu’il y aurait une langue française, et il a imposé cette langue aux régions bilingues ou trilingues qui existaient auparavant.
Or une fois que la nation a acquis une certaine épaisseur institutionnelle et temporelle, elle commence à se présenter comme naturelle, comme si elle avait toujours existé, comme si ses frontières étaient géographiquement données, comme si sa langue était la langue « vraie » de son peuple.
C’est une fiction que la nation a oubliée d’être. Et ce qui le montre, c’est qu’elle peut être mortelle. La nation peut disparaître si la résonance collective autour d’elle se fissure. L’Union soviétique était une nation, unifiée par une idéologie, une histoire, des symboles. Quand l’idéologie s’est effondrée, la nation s’est fragmentée. Les républiques qui la composaient ont retrouvé des identités nationales alternatives qu’on pensait mortes.
III. La nation et la violence
C’est parce que la nation est une fiction que sa défense donne lieu à une violence potentiellement infinie.
Une nation n’a pas de substance matérielle qui puisse être compromise de manière limitée. Vous pouvez perdre un bâtiment important pour votre nation sans que la nation disparaisse. Vous pouvez perdre une région sans que la nation disparaisse. Mais la nation elle-même — la fiction du peuple uni, du territoire partagé, de l’identité commune — cette fiction, si elle est menacée, elle doit être défendue totalement, ou elle doit être abandonnée totalement.
C’est pourquoi les guerres nationales sont des guerres de destruction totale. L’enjeu n’est pas une province ou une ressource ; c’est l’existence même de la nation. Et si l’existence de la nation est en jeu, alors la violence est illimitée.
C’est aussi pourquoi le nationalisme est facilement compatible avec des massacres et des génocides. La nation doit être « purifiée » de ceux qui ne lui appartiennent pas, qui la menacent de l’intérieur. La fiction de la nation homogène doit être protégée contre la réalité de la nation hétérogène.
IV. Renan et le plébiscite quotidien
Ernest Renan a donné une formule célèbre : la nation est un plébiscite quotidien. C’est-à-dire que la nation existe dans la mesure où les gens décident, chaque jour, qu’elle existe, qu’elle mérite leur loyauté, qu’elle les unit.
Cela est une formule profonde parce qu’elle reconnaît la nature fondamentalement volontaire et instable de la nation. La nation n’existe que parce que nous continuons, chaque jour, à lui donner existence par notre participation tacite à ses institutions, par nos histoires nationales, par nos symboles nationaux, par nos solidarités nationales.
Mais une fois que cette formule a été énoncée, elle doit être refoulée. Car elle souligne trop clairement la contingence de la nation. Et la nation ne peut perdurer que si sa contingence est occultée, que si elle se présente comme naturelle, permanente, inévitable.
C’est pourquoi les États-nations investissent tellement dans la production d’histoires nationales. Les écoles enseignent la même histoire nationale à tous les enfants. Les monuments publics rappellent les grands événements de la nation. Les rituels publics (hymne national, fête nationale) renforcent la cohésion nationale.
Tout cela sert à transformer le « plébiscite quotidien » en une habitude, en quelque chose qui semble aller de soi, naturel, donné. On ne pense plus à voter chaque jour pour la nation ; on pense que la nation est simplement là, qu’on naît dedans, qu’on en est un membre de naissance.
V. La République comme fiction réflexive
La République (au sens moderne, de régime démocratique) ajoute un niveau de complexité à cette question. Car la République est une fiction consciente d’être une fiction, ou du moins elle devrait l’être.
Rousseau soutenait que le contrat social reposait sur une fiction : l’idée que les gouvernants agissent au nom du peuple, que le peuple est souverain, que les lois expriment la volonté générale. Mais Rousseau reconnaissait explicitement cette fiction, ce « comme si ». Le peuple n’est jamais vraiment souverain. Les gouvernants ne représentent jamais réellement le peuple.
Mais cette fiction consciente est efficace. Elle permet au régime démocratique de se légitimer sans recourir à la violence totalitaire. On dit aux sujets : « Vous êtes libres, vous êtes les véritables souverains, les gouvernants ne font qu’exécuter votre volonté. » Et parce qu’on le dit, parce qu’on organise des rituels démocratiques (élections, parlements, débats publics) qui semblent confirmer cette fiction, la domination devient tolérable.
Or ce qui se produit historiquement, c’est la naturalisation progressive de cette fiction. Progressivement, on oublie que c’était une fiction, que c’était un « comme si ». On commence à croire littéralement que le peuple est souverain, que les gouvernants représentent vraiment le peuple, que les lois expriment vraiment la volonté générale.
C’est une évolution désastreuse. Parce que une fois qu’on a oublié que c’était une fiction, on ne peut plus l’utiliser comme fiction. On ne peut plus accepter que la réalité de la domination politique dévie de la fiction de la démocratie ; parce que maintenant la fiction se présente comme réalité, et toute déviation est perçue comme une anomalie scandaleuse qui doit être rectifiée.
VI. Le droit comme fiction opérative
Le droit est peut-être la fiction moderne la plus proche d’un mécanisme — et c’est précisément ce qui la rend la plus dangereuse.
Le droit fonctionne comme une fiction cristallisée en mécanisme. Une loi prescrit qu’il faut faire X ou ne pas faire Y. Et puis, si quelqu’un viole la loi, une chaîne de conséquences s’enclenche : arrestation, jugement, condamnation, peine. Cela ressemble à un mécanisme. Il semble y avoir une causalité automatique : violer la loi → peine.
Mais ce n’est pas vraiment un mécanisme. C’est une fiction qu’on a appris à respecter. La loi n’a de force que parce qu’il existe une résonance collective autour de sa légitimité. Si demain tout le monde décidait que la loi n’était plus valide, la loi disparaîtrait. Les prisons se videraient. Il n’y aurait plus rien pour imposer les peines.
Mais la fétichisation du droit — la croyance que le droit est un mécanisme objectif, impersonnel, neutre — crée une illusion de nécessité. On dit : « C’est la loi. Il n’y a rien à faire. » Comme si la loi était une force de la nature qu’on ne peut pas contredire.
Et dans cette fétichisation, on occulte le fait crucial : que derrière chaque loi, il y a une décision politique, un choix de valeur, une vision du monde. La loi sur le salaire minimum exprime une vision du travail et de son coût. La loi sur la propriété privée exprime une vision de ce qu’on peut posséder. La loi sur le droit de vote exprime une vision de qui doit décider.
Or une fois que ces lois deviennent du droit établi, on oublie que ce sont des choix. On les prend pour des faits objectifs, pour l’ordre naturel des choses.
VII. Le droit et le refoulement de la violence
Peut-être la fonction la plus importante du droit, c’est de refouler la violence de l’ordre établi.
À l’état de nature (une fiction elle-même), il n’y aurait que la violence : la violence du plus fort. Mais le droit, selon Hobbes, émerge comme un contrat par lequel tous acceptent de renoncer à la violence individuelle en échange d’une protections de l’ordre établi par l’État.
Mais ce qui est remarquable, c’est que le droit n’abolit pas la violence. Il la monopolise. L’État se donne le droit exclusif d’user de la violence. Il peut arrêter, emprisonner, exécuter. Mais c’est de la « justice », pas de la « violence ».
Or la violence de l’État — exercée par ses policiers, ses soldats, ses bourreaux — est en réalité la même violence que celle des individus. Quand un policier frappe un manifestant, c’est de la violence. Mais parce que cela s’opère sous l’autorité du droit, cela ne s’appelle pas violence, cela s’appelle « maintien de l’ordre », « application de la loi ».
Autrement dit, le droit fonctionne en refoulant la violence de l’ordre établi. Il transforme la violence en « justice », la domination en « ordre ». Et ce refoulement n’est possible que parce qu’on accepte la fiction que le droit est un mécanisme objectif et neutre, plutôt qu’une structure de domination.
VIII. Les trois fictions de la modernité politique
La nation, la République et le droit forment un ensemble de trois fictions qui structure la modernité politique. Ensemble, elles créent un espace qui semble autant légitime que possible : nous sommes tous citoyens d’une nation souveraine, nous gouvernons cette nation de manière démocratique, et nos lois protègent nos droits.
Mais chacune de ces trois fictions repose sur un refoulement :
- La nation refoule sa contingence historique et se naturalise.
- La République refoule la domination politique en la déguisant en « volonté générale ».
- Le droit refoule la violence qui l’étaye et se donne pour mécanisme objectif et neutre.
Ces refoulements sont nécessaires pour la stabilité de la modernité politique. Car si on reconnaissait vraiment que la nation est contingente, que la démocratie est une fiction, que le droit est une domination, alors le consentement des gouvernés s’effondrerait.
Mais c’est aussi ces refoulements qui rendent la modernité politique fragile. Car ils reposent sur une croyance volontaire, une résonance collective maintenue, une acceptation tacite de ce qui pourrait toujours être contesté.
Et c’est pourquoi chaque crise de ces institutions produit une crise existentielle : c’est parce qu’on avait oublié que ces institutions étaient des fictions qu’on ne peut pas imaginer de les transformer. On essaie de les « réparer », de les « réformer » selon leur logique interne, plutôt que de reconnaître qu’elles auraient pu être autrement dès le départ, et qu’elles pourraient être autrement maintenant.
C’est à une fiction ultérieure — celle de l’humanisme, qui tente de transcender les fictions nationales, républicaines et légales — que nous allons maintenant nous tourner.