Chapitre 4 — La cause finale comme événement de résonance
Introduction : Au-delà de la propriété
Nous avons établi que la cause efficiente et la cause finale sont indépendantes. Mais cette constatation ne nous dit pas encore ce qu’est réellement une cause finale.
Jusqu’à présent, nous avons parlé de la cause finale comme de quelque chose qui “émerge” ou qui “subsiste” indépendamment. Mais cela reste vague. Qu’est-ce qu’une cause finale, précisément ? De quel type d’existence jouît-elle ?
La réponse que nous proposons maintenant sera centrale pour tout ce qui suit : une cause finale n’est pas une propriété de la chose en soi. C’est une propriété de la relation entre un sujet et une trace.
Une cause finale est un événement de résonance. C’est un événement singulier, situé temporellement, qui émerge quand un certain sujet rencontre une certaine trace et que cette rencontre génère une signification.
Le “pourquoi” comme relational, non comme essentiel
Revenons à la question fondamentale : pourquoi les choses arrivent-elles ? Pourquoi la statue existe-t-elle ? Pourquoi le Nouveau Testament a-t-il structuré la conscience humaine ?
La réponse aristotélicienne était : parce que c’est la nature de ces choses de servir certaines fins. La statue existe pour incarner la beauté. Le Nouveau Testament existe pour le salut.
Nous proposons une réponse radicalement différente : il n’y a pas de “parce que” qui soit une propriété de la chose elle-même. Il n’y a que des “parce que” qui émergent du moment où un sujet rencontre la chose et la questionne.
Prenons un exemple concret qui servira de fil conducteur dans ce chapitre : la sculpture.
Imaginez un bloc de marbre blanc dans un carrière. Quelqu’un pose la question : “Pourquoi ce marbre existe-t-il ?”
La réponse minéralogique (la cause efficiente) : parce qu’un processus géologique l’a formé. Il y a plusieurs millions d’années, du calcaire s’est transformé en marbre sous l’effet de la chaleur et de la pression.
Mais cette réponse ne satisfait pas celui qui demande “pourquoi”. Il veut un “pourquoi” qui saisit le marbre dans sa valeur, sa signification, sa place dans le monde humain. Et pour ce “pourquoi”, il faut imaginer un sujet qui entre en relation avec le marbre.
L’exemple de la sculpture : quatre sujets, une trace, quatre pourquoi
Imaginez un bloc de marbre brut. Quatre personnes entrent dans la carrière et posent la question : “Pourquoi ce marbre existe-t-il ?”
Le sculpteur
Le sculpteur regarde le marbre et voit une possibilité. Quelque chose en lui résonne avec la forme enfouie dans le bloc. Il imagine une statue. Il commence à tailler, à dégager la forme. Pour le sculpteur, la cause finale du marbre est : pour être transformé en sculpture qui exprime la beauté.
Mais le sculpteur ne découvre pas cette finalité. Il la crée. Il crée une résonance avec le marbre. Le marbre n’était pas créé pour être une sculpture. Mais il devient une sculpture parce que le sculpteur rencontre le marbre avec cette intention créative.
Et à mesure que le sculpteur travaille, il ne s’impose pas simplement sa vision. Il rentre en dialogue avec le marbre. Il découvre des fissures qui vont l’orienter. Il sent la résistance du matériau. Il modifie son projet en résonance avec ce que le marbre lui révèle. La sculpture finale n’est ni l’intention originaire du sculpteur, ni la simple nécessité du marbre. C’est l’enfant de leur rencontre.
L’investisseur
Un investisseur vient à la carrière. Il regarde le même marbre. Pour lui, la question “Pourquoi ce marbre existe-t-il ?” a une réponse complètement différente : pour être vendu et générer du profit.
C’est une cause finale différente. Et elle n’est pas moins “réelle” que celle du sculpteur. Elle détermine réellement une série d’actions : le marbre est extrait, transporté, mis sur le marché. L’investisseur résonne avec le marbre selon son intention d’accumulation capitaliste.
Et le marbre, de nouveau, entre en résonance. Il demande des efforts de transport. Il impose un prix. Il structure réellement les actions de l’investisseur, exactement comme il structure les actions du sculpteur.
Le géologue
Un géologue arrive avec son marteau et sa loupe. Pour lui, la question “Pourquoi ce marbre existe-t-il ?” a encore une autre réponse : pour témoigner de la formation géologique du Massif Central, pour révéler les couches de l’histoire tectonique de la région.
La cause finale, pour le géologue, est scientifique. Le marbre est une archive. Il a une raison d’être : il parle de l’histoire de la Terre. Et le géologue rentre en résonance avec le marbre en tant que telle archive. Ses actions sont déterminées par cette résonance : il prélève des échantillons, il les date, il les analyse.
L’enfant
Un enfant arrive, innocemment. Il voit un marbre blanc, lisse, brillant. Pour lui, la cause finale du marbre est peut-être : pour sauter dessus et s’amuser, pour créer des jeux, pour être un ennemi imaginaire dans une bataille guerrière.
C’est une cause finale ludique. Elle ne semble pas “sérieuse” si on la compare aux finalités du sculpteur, de l’investisseur, du géologue. Et pourtant, elle structure réellement les actions de l’enfant. L’enfant rentre véritablement en résonance avec le marbre. Sa relation avec lui change sa manière d’être dans l’espace.
L’unicité de la résonance
Voici l’élément crucial : chacune de ces quatre causes finales est réelle. Elles ne sont pas “subjectives” au sens d’illusoires. Elles causent réellement des actions. Elles restructurent réellement le monde matériel.
Et pourtant, elles ne sont pas toutes “vraies” au même sens. Il n’y a pas une cause finale “objective” du marbre qui serait la “vraie” et les autres seraient des “illusions”.
Il y a quatre événements de résonance différents. Quatre rencontres différentes entre un sujet et une trace. Chacune génère sa propre cause finale. Chacune est une restructuration singulière, irremplaçable, datée.
La simultanéité des causes finales
Maintenant, supposez que sculpteur, investisseur, géologue et enfant se rencontrent autour du même marbre. Que se passe-t-il ?
Aucun n’a accès à “la” vraie cause finale du marbre. Chacun maintient sa résonance, son interprétation. Et ces résonances entrent en conflit.
Le sculpteur veut tailler. L’investisseur veut vendre. Le géologue veut prélever. L’enfant veut jouer. Ces causes finales ne peuvent pas coexister pacifiquement. Il y a une lutte pour le sens du marbre.
Ce qui prévaudra dépendra de quel sujet aura plus de pouvoir, plus de ressources, plus de détermination. Ce n’est pas une question de logique ou de vérité. C’est une question de force. C’est une question de politique.
Et ce qui nous importe, c’est ceci : la cause finale du marbre n’était jamais latente dans le marbre. Elle n’était jamais attendue de se réaliser. Elle a émergé de la rencontre. Elle était possible, parce que des sujets avec certaines intentions la portaient. Mais elle aurait pu ne pas émerger si d’autres sujets avec d’autres intentions avaient été présents.
L’interprétation comme événement de couplage
Généralisons. Ce que nous avons vu avec le marbre s’applique à tous les objets, tous les artefacts, tous les textes.
L’interprétation d’un texte n’est pas la découverte du sens que l’auteur y a “caché”. C’est un événement de résonance où un lecteur rencontre le texte avec sa propre structure mentale, ses propres intérêts, ses propres questions.
Prenez un texte philosophique — mettons, Platon. Un scholiaste du Moyen Âge le lit comme un prélude à la théologie chrétienne. Il y cherche des allusions au monothéisme, à la trinité, au salut. Sa lecture génère une cause finale : ce texte signifie la proximité secrète entre la pensée antique et la Révélation chrétienne.
Un humaniste de la Renaissance le relit. Il y voit une redécouverte de la raison humaine, une affirmation de la dignité de l’homme. La cause finale change : ce texte signifie la liberté de l’esprit humain.
Un marxiste du XXe siècle le relit. Il y découvre des traces des luttes de classes antiques, des idéalisations de l’ordre aristocratique. La cause finale change de nouveau : ce texte signifie les intérêts de classe de la philosophie antique.
Aucune de ces interprétations n’est “fausse”. Aucune ne découvre la “vraie” signification que Platon avait entendue. Ce qui arrive, c’est que chaque époque, chaque lecteur, fait résonner Platon avec sa propre structure mentale.
Et ce qui émerge, c’est une cause finale datée, singulière, ancrée dans une rencontre spécifique. Platon, pour le scholiaste, signifie une chose. Platon, pour l’humaniste, signifie une autre. Platon, pour le marxiste, signifie quelque chose encore différente.
Cela ne signifie pas que le sens du texte est purement “subjectif”. La résonance n’est pas un monologue où le lecteur projette arbitrairement ce qu’il veut. C’est un dialogue. Le texte impose des contraintes. Certaines lectures sont plus justifiées que d’autres parce qu’elles prennent en compte plus de détails, plus d’exactitudes philologiques, plus de nuances.
Mais même une lecture rigoureuse, bien documentée, érudite, ne “découvre” pas un sens préexistant. Elle génère une cause finale qui s’aligne de manière étroite avec les traces matérielles du texte.
La réflexivité du cadre : comment se comprendre soi-même ?
Maintenant vient le moment d’une autoreflexivité radicale.
Ce cadre théorique que nous proposons — la thèse selon laquelle la cause efficiente précède la cause finale — ce cadre lui-même n’échappe pas à cette logique. Ce cadre n’a pas une cause finale “objective” qui lui préexisterait.
Le cadre théorique que vous lisez maintenant existe comme une série de traces matérielles : des mots, des concepts, des argumentations. C’est une cause efficiente. Des idées ont été produites selon certains processus : lectures, intuitions, dialogues critiques.
Mais la cause finale de ce cadre — pourquoi il existe, ce qu’il est censé accomplir — c’est quelque chose qui émerge dans sa rencontre avec vous, lecteur.
Pour certains, ce cadre signifiera une libération intellectuelle. Une manière de penser plus authentique, plus non-dualiste, plus honnête face au caractère contingent du sens. Pour d’autres, il signifiera une menace. Une négation de la stabilité, une plongée dans le relativisme, une destruction des valeurs absolues qu’on croyait inébranlables.
Ces deux interprétations sont réelles. Elles créent deux causes finales différentes de ce texte. Et aucune n’est plus “vraie” que l’autre.
Mais — et c’est important — cette autoreflexivité ne nous paralyse pas. Elle ne nous amène pas à un silence nihiliste ou à un relativisme où tout se vaudrait. Au contraire, elle devient un critère de validité.
Un vrai cadre théorique doit être capable de s’appliquer à lui-même sans contradiction logique. Si notre cadre affirme que toutes les causes finales émergent de résonances singulières, datées, alors ce cadre lui-même doit admettre son propre statut de cause finale résonante.
C’est ce que nous venons de faire. Nous avons accepté que ce cadre ne dérive pas d’une Vérité éternelle. Il émerge d’une résonance : ma résonance avec les neurosciences contemporaines, avec la philosophie post-aristotélicienne, avec certaines expériences de perte de sens dans la modernité.
Cela valide le cadre plutôt que de l’invalider. Cela montre que le cadre est honnête à l’égard de son propre statut.
Quatre implications pour la compréhension du sens
De cette théorie de la cause finale comme événement de résonance découle quatre implications majeures.
Première implication : L’irrévocabilité du sens
Une cause finale, une fois générée, ne peut jamais être annulée rétroactivement. Elle s’inscrit dans l’histoire. Elle s’inscrit dans la mémoire des sujets qui l’ont vécue. Elle restructure la réalité.
Le marbre que le sculpteur a taillé en statue ne peut jamais redevenir un bloc brut pour le sculpteur. Une fois façonné, il est statue. Cette cause finale l’a traversé et l’a modifié.
De même, une interprétation d’un texte, une fois qu’elle s’est produite, s’inscrit dans l’histoire de ce texte. Platon signifie maintenant aussi ce que les médiévaux ont cru y voir. Cette interprétation peut être contestée, critiquée, réfutée. Mais elle ne peut pas être oubliée ou effacée.
Deuxième implication : L’instabilité du sens
Et pourtant, simultanément, aucune cause finale n’est jamais finale au sens absolu. Elle peut toujours être réinterprétée ultérieurement. Elle peut toujours être mise en question.
Chaque nouvelle génération réinterprète ce qu’a signifié la génération précédente. Chaque nouveau contexte historique restructure le sens des choses antérieures.
Cela signifie que le sens est stable mais pas immuable. Il est inscrit mais pas gravé dans le marbre éternel. Il existe en tant qu’événement, et les événements peuvent toujours être réinterprétés sous une nouvelle lumière.
Troisième implication : L’absence de cause finale unique
Il n’existe pas de cause finale unique et véridique qui attendrait d’être découverte.
Pour le marbre, pour Platon, pour n’importe quel objet d’interprétation : il existe une multiplicité de causes finales possibles. Certaines se réaliseront. D’autres resteront virtuelles, des potentialités non actualisées.
Ce qui se réalise dépend des rencontres qui adviennent, des sujets qui se présentent, des contextes historiques qui changent.
Quatrième implication : La responsabilité de l’interprète
Si les causes finales ne préexistent pas mais émergent dans la rencontre, alors celui qui rencontre (l’interprète, le sujet) porte une responsabilité pour les causes finales qu’il génère.
Ce n’est pas l’interprète qui découvre ce que Platon “vraiment” signifie. C’est l’interprète qui active une certaine signification de Platon, parmi d’autres possibles.
Cela signifie que l’interprète ne peut pas se cacher derrière l’auteur, derrière la “vraie intention”, derrière une objectivité prétendue. Il doit répondre de son interprétation comme une création, une actualisation de possibilités, une cause finale qu’il génère.
La faux-infinité de l’interprétation
Remarquons aussi ceci : une interprétation génère, elle-même, une nouvelle cause finale qui demande à être interprétée.
Je lis Platon. Je génère une interprétation : Platon signifie la liberté de l’esprit humain. Mais qu’est-ce que signifie cette affirmation elle-même ? Qu’est-ce que c’est, la “liberté de l’esprit humain” ? Comment la reconnaître ? Comment la réaliser ?
La réponse à cette question génère une nouvelle cause finale. Et ainsi de suite. L’interprétation s’ouvre sur une infinité de réinterprétations possibles.
C’est ce que Gadamer appelait “la fusion des horizons” — chaque rencontre entre un sujet et un texte fusionne les horizons d’interprétabilité. Elle ouvre de nouvelles dimensions de sens qui n’étaient pas visibles avant.
Mais cette infinité n’est pas une maladie. C’est la nature même du sens culturel, du sens historique. Le sens vit. Il se transforme. Il grandit.
Conclusion : La cause finale comme créativité
En définitive, ce que nous avons montré, c’est que la cause finale n’est pas découverte ; elle est créée.
Ou plus précisément : elle émerge. Elle émerge dans un événement de résonance, dans une rencontre datée entre un sujet et une trace. Elle n’est pas là avant cette rencontre. Elle est ce qui advient dans cette rencontre.
Cela signifie que les causes finales sont créatives au sens le plus fort : elles génèrent du nouveau. Elles ne réalisent pas une possibilité préexistante. Elles actualisent des possibilités qui, sans cette rencontre, n’auraient pas eu le statut ontologique de possibilités.
Et cela signifie que l’humanité, en générant des causes finales, en produisant des interprétations, en créant du sens, est engagée dans une activité qui n’est pas moins créative que celle du sculpteur face au marbre.
Chaque moment d’interprétation, chaque moment où un sujet regarde une trace et lui pose la question “pourquoi ?”, est un moment de création. C’est un moment où quelque chose de nouveau advient. Un nouveau sens émerge. Un nouveau monde se constitue.
C’est cette créativité que nous allons maintenant examiner sous l’angle de la falsifiabilité scientifique. Car si les causes finales sont créatives, réelles, mais non préexistantes, alors comment peut-on en parler scientifiquement ? Comment peut-on les distinguer des pures fantaisies ?
C’est la question que posera le chapitre suivant.