Chapitre

Chapitre 18 — L'histoire comme auto-fiction — une relecture

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Introduction : Le temps comme narrateur

L’histoire ne s’écoule pas. Elle se raconte. Et le temps, dans chaque époque, revêt la forme que le récit lui confère. Il n’y a pas un temps objectif sur lequel se déploierait l’histoire : il y a des régimes du temps, des formes temporelles que les cultures produisent et qui rétroagissent sur ce que les cultures peuvent faire.

Pour relire l’histoire comme auto-fiction, il faut reconnaître que chaque époque ne se raconte pas seulement ce qu’elle est : elle se raconte aussi quand elle est. Elle produit un régime temporel. Et ce régime du temps oriente les bifurcations possibles, les actions possibles, les destins pensables.

Parcourons rapidement les quatre grands régimes temporels de l’histoire humaine, pour montrer comment l’auto-fiction s’y manifeste avec une clarté croissante.

I. Le temps mythique : L’humanité indistincte

Durant la préhistoire et une grande partie de l’histoire antique, le temps n’est pas linéaire. Il est cyclique. Ou plutôt : il est cosmogonique.

Les mythologies des chasseurs-cueilleurs, que nous connaissons par fragments (Australie, Amazonie, Afrique de l’Est), ne racontent pas l’histoire de l’Humanité. Elles racontent l’émergence du cosmos tout entier : l’apparition du ciel, de la terre, des animaux. L’être humain y figure, mais comme élément du cosmos, non comme protagoniste. Il participe aux cycles cosmiques : les saisons, la mort et la renaissance, le retour. Les ancêtres totémiques ne sont pas morts ; ils dorment dans la terre ou les astres, prêts à renaître.

Dans ce régime temporel, il n’y a pas d’« Humanité » comme catégorie distincte. Il y a des groupes, des clans, des peuples — mais pas l’idée d’une communauté humaine universelle, ni d’une tâche commune, ni d’un destiné partagé. L’humanité est indistincte du cosmos. Elle existe dans la répétition, non dans la progression.

L’auto-fiction mythique n’est pas consciente d’elle-même. Elle existe, mais elle ne se pense pas comme fiction. Elle se pense comme cosmologie, comme description vraie de ce qui est. Cette naïveté est sa force : elle n’a pas besoin de justifier le réel ; elle le déploie simplement.

II. Le temps religieux : L’humanité comme sujet

Avec les grandes religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) apparaît une transformation majeure : le temps devient linéaire et orienté. Il y a un commencement absolu (Création), une suite d’événements qui ont du sens (Histoire sainte), une fin attendue (Jugement dernier, Résurrection, Fin des temps).

C’est une révolution dans le régime temporel. Et elle change radicalement la position de l’Humanité.

Soudain, l’humanité devient sujet — c’est-à-dire agent doté de volonté, responsable de ses actes, capable de chute et de rédemption. Dans la Genèse, Adam et Ève ne sont pas simples éléments du cosmos ; ils sont libres de leurs choix. Ils chutent. L’humanité, devenue pécheresse, pourra — peut-être — être sauvée par une intervention divine (l’Incarnation).

Cette fiction produit des effets institutionnels considérables. D’abord, elle crée une hiérarchie absolue : Dieu au-dessus, l’humanité au-dessous. Cela justifie certaines formes d’autorité — notamment l’autorité des prêtres, censés représenter Dieu sur terre.

Deuxièmement, elle crée une responsabilité morale. Si l’humanité est libre, elle est coupable. Si elle est coupable, elle peut être pardonnée. Cela fabrique des catégories morales neuves : le péché, la culpabilité, l’innocence, la sainteté.

Troisièmement — et c’est capital — elle ouvre l’idée de changement. Le temps religieux n’est pas cyclique : il progresse. Quelque chose peut arriver qui n’était pas prévu dans la répétition cosmique. L’histoire peut s’orienter vers un sens, vers une fin.

L’auto-fiction religieuse commence à se reconnaître comme fiction — mais non explicitement. Les théologiens, les mystiques reconnaissent que Dieu se révèle par symboles, par signes, par la parole. Mais cela reste une révélation d’une vérité qui préexistait. La fiction n’est pas consciente d’être fiction ; elle se pense comme dévoilement.

III. Le temps humaniste : L’humanité comme essence

Au XVIe siècle, quelque chose bascule. La Renaissance redécouvre le monde gréco-romain ; elle contemple l’Antiquité, non comme vieille poussière, mais comme manifestation d’une perfection humaine possible. Puis les Lumières du XVIIIe siècle sécularisent la religion : elles gardent la structure du temps linéaire et orienté, mais elles remplacent le destinataire divin par l’Humanité elle-même.

Le nouveau grand récit se formule ainsi : l’Humanité progresse naturellement vers la Raison, la Liberté, la Moralité, le Bien-être.

Cela transforme la cause finale. Là où la théologie disait « Dieu est la fin de toute chose », l’humanisme dit « l’Humanité elle-même est sa propre fin ». C’est un moment d’autogénération de la fiction : la structure dissipative produit une narration qui ne la soumet plus à une instance extérieure, mais qui lui assigne elle-même un but.

Cette fiction produit des institutions colossales : l’État-nation, l’école universelle, la science organisée, le capitalisme industriel. Et — c’est essentiel — elle justifie la domination mondiale. Si l’Humanité progresse vers la Raison, alors ceux qui sont « plus avancés » dans ce progrès ont le droit, presque le devoir, de « civiliser » ceux qui sont « arriérés ».

Le mythe du Progrès, qui semblait si puissant au XIXe siècle, était aussi l’idéologie de la colonisation, de l’esclavage, de l’extraction. Les êtres humains qui n’« entraient pas » dans le récit du Progrès européen étaient classés comme archaïques, irrationnels, inférieurs.

La fiction humaniste avait une limite cachée : elle universalisait une particularité (la civilisation occidentale industrielle) en la présentant comme destinée de l’Humanité. Tant que le flux énergétique pouvait s’étendre (charbon, pétrole, colonialisme), la fiction tenait. Elle rétroagissait efficacement : elle légitimait les politiques qui alimentaient le flux.

IV. La rupture du XXe siècle et la tentative de réparation

Puis vient le tournant du XXe siècle, où le mythe du Progrès se disloque.

Les tranchées de la Première Guerre mondiale détruisent l’idée que la Raison guide l’Humanité : elles montrent la raison au service de la mort systématisée. Le mythe de l’« union sacrée » de 1914 — l’idée que la nation et le peuple s’unissent dans un but noble — se voit démenti par 10 millions de morts. La fiction devient visible comme telle : on voit qu’elle n’exprime pas une vérité objective, mais qu’elle a plutôt menti — ou que le réel a dépassé ce qu’elle pouvait penser.

La Shoah, en 1941-1945, va encore plus loin. Ce n’est pas seulement une tragédie de la guerre : c’est la révélation que le projet même d’humanité, pris au sérieux, peut produire de l’infra-humanité. Les nazis se racontaient qu’ils créaient une Humanité nouvelle, épurée, supérieure. Cette fiction a mené à l’industrialisation du meurtre. Le rapport de l’humanisme à l’inhumanité devient visible : la fiction est capable de produire son propre contraire.

Hiroshima, quelques mois après, ajoute un étage : l’Humanité, par ses techniques, a acquis le pouvoir de s’auto-anéantir. Le flux énergétique qui la traverse peut se transformer en arme absolue. La science, censée être expression de la Raison, donne le pouvoir de détruire complètement la structure dissipative.

Le Goulag, révélé graduellement après 1945, montre que même un projet révolutionnaire — la tentative de créer une Humanité libérée, sans classes — peut devenir machine de répression et de mort.

À la fin du XXe siècle, la fiction du Progrès est en ruines. Mais les structures qui s’en nouaient, les États, les économies, les technologies, persistent. Comment les légitimer?

La réponse : les Droits de l’Homme.

Après 1945, une nouvelle fiction émerge, formulée dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948) : il existe une essence humaine, universelle, transculturelle, dotée de droits inaliénables (liberté, dignité, égalité). Cette fiction ne prétend plus que l’Humanité progresse ; elle affirme que l’Humanité est dotée d’une essence morale qui doit être reconnue et protégée.

Cette fiction a produit des avancées matérielles considérables : abolition du colonialisme (du moins formellement), expansion de l’éducation, réduction de l’extrême pauvreté, reconnaissance de droits aux femmes, aux minorités, à l’enfance.

Mais elle a aussi produit une forme nouvelle de domination. Car affirmer des Droits de l’Homme, c’est aussi affirmer que ceux qui ne les respectent pas doivent être forcés de le faire, si nécessaire par la violence. Les guerres dites « humanitaires » de la fin du XXe siècle — Kosovo, Irak, Libye — ont tous été justifiées au nom des Droits de l’Homme. La fiction, devenue naturalisée, n’est plus perçue comme fiction mais comme expression de valeurs universelles. Et au nom de ces valeurs, on peut intervenir militairement, renverser des gouvernements, réorganiser des sociétés.

V. L’époque écologique : La fiction découvre sa matérialité

Nous entrons maintenant dans une cinquième phase, où l’auto-fiction rencontre ses conditions matérielles de possibilité.

Pendant les trois siècles d’humanisme industriel, la fiction s’est développée en présumant une nature infinie, un flux énergétique illimité. La Terre était le décor, inépuisable. On se racontait l’histoire de l’Humanité sans avoir à se raconter l’histoire de la Terre.

Or, à la fin du XXe siècle, cela change. Le climat se réchauffe. Les espèces s’éteignent à un taux cent fois supérieur au taux naturel. Les océans s’acidifient. Les sols s’appauvrissent. Les nappes phréatiques s’épuisent.

La fiction ne peut plus ignorer sa matérialité. Elle existe comme structure dissipative. Elle consomme un flux. Et ce flux a des limites.

L’auto-fiction doit maintenant se raconter en intégrant son propre coût matériel.

Ce n’est pas une rupture dans le régime temporel, comme les précédentes. C’est un approfondissement. La fiction ne peut plus se raconter comme pure histoire de sens et d’intention ; elle doit se raconter comme histoire d’une structure qui modifie les conditions de sa propre existence.

Les tentatives pour ce faire sont visibles : la notion de « développement durable », l’Accord de Paris sur le climat, l’économie circulaire, la « transition écologique ». Mais ces concepts restent pour la plupart dans le prolongement de la fiction humaniste. Ils disent : on peut continuer à progresser, à consommer, à nous développer — si on le fait de façon respectueuse de l’environnement.

C’est une tentative de réparation. Mais la tension est manifeste. Comment peut-on promettre une vie meilleure à 10 milliards d’êtres humains si le flux énergétique doit diminuer ? Comment maintenir la structure dissipative quand le flux se contracte ?

C’est la question que la cinquième phase du régime temporel doit affronter. Et c’est ici que la fiction commence à sentir les limites de sa puissance de rétroaction.

Conclusion : La structure de l’auto-fiction à travers les âges

Résumé schématiquement, l’histoire comme auto-fiction montre une structure stable à travers les changements :

  1. Chaque époque produit un récit de sa propre nature et de son orientation temporelle.

  2. Ce récit n’est ni vrai ni faux ; il est une construction rétroactive qui réorganise le sens des événements et légitime certaines actions plutôt que d’autres.

  3. La fiction rétroagit fortement sur la réalité : elle produit des institutions, des techniques, des rapports de pouvoir qui matérialisent la fiction en structures.

  4. Quand les bifurcations de la réalité contredisent la fiction — la Première Guerre mondiale contredisant le mythe du Progrès, l’Holocauste contredisant l’idée d’un humanisme séculier, le changement climatique contredisant l’idée d’une croissance infinie — la fiction entre en crise. Mais au lieu de disparaître, elle se réinvente, elle se reconfigure.

  5. La fiction actuelle, les Droits de l’Homme et le développement durable, tente de concilier l’humanisme avec sa matérialité. Mais cette conciliation reste superficielle tant qu’elle ne reconnaît pas son propre caractère fictionnel.

La question qui s’ouvre, en franchissant le seuil du XXIe siècle, est celle-ci : une auto-fiction peut-elle persister quand elle se reconnaît explicitement comme fiction ? Ou doit-elle se dissoudre pour laisser place à quelque chose de radicalement nouveau ?

Les chapitres qui suivent tenteront d’éclairer cette question en explorant comment l’Humanité produit des fictions qui anticipent, et parfois dépassent, le réel : la science, les mathématiques, la technologie. Puis en revenant aux origines mêmes du réel — le Big Bang — pour voir comment la fiction se dresse face à l’origine de la cause efficiente elle-même.