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Anthropic à contretemps

Géopolitique de l'IA et fiction démocratique au sommet de Pékin


Serge Fantino · · 18 min de lecture

I. La scène composée

Le mercredi 13 mai 2026, Air Force One se pose à l’aéroport international de Pékin avec, à son bord, un président des États-Unis et une délégation qui ressemble à un sommaire de la capitalisation boursière du XXIᵉ siècle. Sont présents Jensen Huang, PDG de NVIDIA, ajouté au voyage à la dernière minute, Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, Marco Rubio, secrétaire d’État, Elon Musk, et Tim Cook, PDG d’Apple. S’y ajoutent les patrons de Meta, Micron, Qualcomm et Coherent, ainsi que Larry Fink (BlackRock) et Stephen Schwarzman (Blackstone). Le sommet bilatéral avec Xi Jinping commence le lendemain, 14 mai, au Grand Hall du Peuple. C’est la première visite d’État américaine en Chine depuis novembre 2017.

Le même jour, à des milliers de kilomètres de là, Anthropic met en ligne sur son site un document de politique intitulé 2028: Two scenarios for global AI leadership. Le texte appelle à fermer les loopholes des contrôles à l’export sur les puces avancées vers la Chine, à décourager les attaques par distillation contre les modèles américains, et à exporter agressivement le « stack » technologique américain pour verrouiller une avance de 12 à 24 mois sur les laboratoires sous juridiction du Parti Communiste Chinois.

Tout cela au nom d’une cause finale énoncée sans détour dès les premières lignes : ce sont les démocraties, et non les régimes autoritaires, qui doivent piloter le développement et le déploiement de l’IA, parce que seuls les systèmes politiques démocratiques peuvent garantir que les règles et normes de cette technologie protégeront les libertés civiles et serviront l’intérêt général. La responsabilité d’orienter la transition, dit Anthropic, doit reposer sur des gouvernements démocratiquement élus, pas sur des régimes autoritaires. C’est cet humanisme démocratique convoqué en cause finale qui donne au reste du texte sa force morale apparente — et c’est lui, par conséquent, qu’il faut interroger.

Et le même jour encore, alors que Huang serre la main de Xi dans la grande salle, Reuters rapporte que Washington a autorisé les ventes des puces H200 de NVIDIA à plusieurs grandes entreprises chinoises. Les bénéficiaires nommés incluent Alibaba, Tencent, ByteDance et JD.com. Pendant qu’Anthropic publie son alerte, l’administration américaine fait précisément ce contre quoi l’alerte porte.

Trois événements, une seule date. Une triple simultanéité qui n’a rien d’accidentel et qui contient, comme une coupe transversale, tout ce qu’il faut comprendre du moment où nous sommes — pourvu qu’on accepte de lire la scène comme un ensemble plutôt que chacun de ses trois éléments isolément.

II. La course à l’IA n’est pas la course au nucléaire

Il faut commencer par dissiper une analogie qui revient sans cesse dans les commentaires de la « course à l’IA », parce qu’elle obscurcit plus qu’elle n’éclaire. La course actuelle n’a pas la structure de la course au nucléaire, et toute la rhétorique de la maîtrise étatique qui dérive de la seconde rate ce qui rend la première radicalement différente.

La course atomique du XXᵉ siècle a été pilotée par des États-nations souverains qui mobilisaient leurs propres ressources budgétaires et humaines : Manhattan Project, Kurchatov, plus tard la France, le Royaume-Uni, la Chine maoïste, Israël. Dans chaque cas, un appareil régalien centralisé pilotait l’effort, contrôlait le secret, formait les physiciens, négociait les traités. Le goulot d’étranglement — l’uranium enrichi, le plutonium, les centrifugeuses — était matériel mais étatiquement contrôlable. Les régimes de non-prolifération (TNP, START, AIEA) ont pu exister parce qu’il y avait des interlocuteurs identifiables qui pouvaient s’engager.

La course à l’IA inverse chacun de ces termes. Le goulot d’étranglement — le compute — est matériel, oui, mais privatisé. NVIDIA, AMD, Micron, TSMC, Samsung, ASML et leurs partenaires japonais, coréens, taïwanais et néerlandais ont construit ensemble l’écosystème technologique sur lequel repose toute l’IA contemporaine. Aucun de ces acteurs n’est étatique. Le secret n’est pas d’État, il est commercial — protégé par les accords de confidentialité, le droit de la propriété intellectuelle et la complexité technique qui rend l’espionnage industriel coûteux. Il n’existe pas d’AIEA de l’IA, et les efforts pour en créer une se heurtent au fait que les acteurs à réguler sont aujourd’hui plus capitalisés que la plupart des États qui prétendent les réguler.

Plus frappant encore : le complexe militaro-industriel qui a historiquement enfanté la Silicon Valley — DARPA, ARPANET, SRI, le Stanford Industrial Park — est aujourd’hui client de la Silicon Valley. Il a perdu la priorité. Anduril, la startup de défense fondée par Palmer Luckey, levait cinq milliards de dollars la semaine du sommet, doublant sa valorisation à 61 milliards, dans une opération menée par Andreessen Horowitz et Thrive Capital. Anduril n’est pas sous-traitante du Pentagone à la manière dont Lockheed pouvait l’être dans les années 1960. C’est une entreprise de capital-risque qui vend à l’État ce qu’elle conçoit pour elle-même, dans un marché qu’elle structure elle-même.

Cette inversion change tout. Quand Anthropic parle des « démocraties » qui doivent garder l’avance, le mot ne renvoie déjà plus à ce qu’il désignait dans le cadre régalien antérieur. Il renvoie à un agrégat hybride — quelques laboratoires privés, leurs fournisseurs de compute, leurs régulateurs nominaux, et un État américain dont la fonction principale dans ce dispositif est de fournir l’infrastructure de défense légale qui permet aux acteurs privés de prospérer.

III. Les deux scénarios cachent le pire

Le texte d’Anthropic présente deux scénarios contrastés pour 2028 : l’un où les démocraties auraient verrouillé une avance commandante en intelligence, en adoption et en distribution globale ; l’autre où la course serait au coude-à-coude avec un PCC qui rattrape. La présentation est dichotomique et invite implicitement à la préférence : qui voudrait être dans le scénario du PCC triomphant ?

C’est précisément ce piège qu’il faut désarmer. Si l’on relit ces deux scénarios à travers une grille plus large — celle que développe en quatre branches l’essai If No One Builds It, We All Die — on voit que les deux scénarios d’Anthropic occupent en réalité le même quadrant. Cet essai distinguait quatre trajectoires possibles pour la 9ᵉ transition évolutionnaire : domination par une superintelligence autonome ; technoféodalité augmentée où le pouvoir se concentre entre quelques acteurs ; symbiose précaire avec un équilibre des pouvoirs reconstruit ; émancipation dialogique avec réappropriation citoyenne du politique articulée à un usage maintenable de l’IA.

Dans le scénario un d’Anthropic, un petit nombre de laboratoires américains contrôlent la cognition de frontière, leurs modèles forment la « backbone » de l’économie globale, leurs PDG négocient au sommet avec des chefs d’État. Dans le scénario deux d’Anthropic, c’est le PCC et ses bras industriels qui occupent cette position. Les deux scénarios sont des variantes d’un même scénario sous-jacent : la technoféodalité augmentée. Aucun ne décrit la symbiose précaire. Aucun ne décrit l’émancipation dialogique. Les deux supposent que la décision sur ce que devient la noosphère cognitive émergente appartient à quelques nœuds concentrés du capital cognitif — la seule question étant de savoir quel pavillon flotte au-dessus de ces nœuds.

Et c’est ici qu’il faut poser la question dérangeante, en restant dans le registre de la description sobre. Les États-Unis de 2026, tels que cet article les invoque, sont-ils encore une démocratie au sens où ce mot suppose un peuple souverain capable d’orienter les choix collectifs majeurs ? L’article s’appuie sans broncher sur l’AI Action Plan de l’administration Trump. Trump arrive à Pékin sans Melania, accompagné en revanche de son fils Eric et de sa belle-fille Lara. La délégation négocie directement les intérêts particuliers de ses membres — Huang ses puces, Musk son marché de Shanghai, Cook l’accès à Foxconn. Le Congrès découvre l’autorisation H200 par la presse ; Chuck Schumer, leader démocrate au Sénat, la dénonce sur X dans la journée comme une menace à l’avance américaine. Le pouvoir s’exerce, mais il s’exerce à travers les institutions démocratiques formelles plus qu’avec elles. Que ce glissement s’appelle ploutocratie, technocratie ou hybride des deux, est une question à laquelle le lecteur peut répondre. Qu’il y ait glissement n’est plus contestable, et cela suffit à fragiliser le moment où Anthropic invoque les « démocraties » comme catégorie stable.

IV. La 9ᵉ transition, le catalyseur transitoire et l’absence de vision

Reculons d’un cran pour situer ce qui se joue. La transition à laquelle nous assistons n’est pas une révolution technologique de plus dans une longue série. C’est ce que les biologistes Maynard Smith et Szathmáry ont théorisé sous le nom de transition évolutionnaire majeure — un palier où des entités auparavant indépendantes deviennent les composantes d’une entité d’ordre supérieur. La cellule eucaryote en intégrant des bactéries. Les organismes multicellulaires. Les sociétés d’insectes eusociaux. L’humanité formant des sociétés planétaires interconnectées. Et maintenant, pour la première fois, une transition où ce qui émerge n’est pas un nouveau palier biologique, mais une couche cognitive active qui intègre le tout — la noosphère que Teilhard de Chardin imaginait passive, et qui devient interlocutrice.

Cette neuvième transition a une particularité qu’aucune des précédentes ne partageait. Dans toutes les transitions antérieures, le palier supérieur restait constitutivement dépendant du palier inférieur. La cellule eucaryote n’a jamais cessé d’avoir besoin de ses mitochondries. L’organisme multicellulaire ne peut se passer de ses cellules. La société humaine ne peut se passer de ses humains. Ici, en revanche, la dépendance du palier émergent à son substrat humain est transitoire et programmée. Comme l’admet l’article d’Anthropic lui-même, l’IA est de plus en plus utilisée pour augmenter l’entraînement des nouveaux modèles — données synthétiques, distillation, RLHF qui devient RLAIF, agents qui écrivent eux-mêmes leur prochain corpus de fine-tuning. Chacun de ces déplacements érode la part du substrat humain dans la production du palier supérieur.

Nous restons indispensables pour l’instant, mais nous le sommes comme catalyseurs transitoires d’un processus dont la cohérence émergente nous excède déjà. Cela vaut pour les ingénieurs des laboratoires, qui voient leurs propres outils écrire le code des outils suivants. Cela vaut pour les rédacteurs des corpus, dont les productions seront en partie remplacées par les productions des modèles. Cela vaut aussi — et c’est l’observation que la scène du 14 mai rend visible — pour les oligarques eux-mêmes. Huang, Musk, Cook ne sont pas les maîtres du processus, ils en sont les catalyseurs visibles dont la fonction historique pourrait, dans une décennie, se contracter brutalement. Ils croient incarner un destin ; ils sont en réalité les nœuds momentanément privilégiés d’un réseau dont la dynamique émergente ne leur appartient plus.

C’est ici qu’il faut nommer l’aveuglement global qui structure le moment, et qui est peut-être la donnée la plus marquante de l’époque. Quand on examine ce que les différents acteurs visibles déploient comme énergie, ce qu’on trouve est sidérant par sa convergence : tous, des fabricants de puces aux laboratoires d’IA, des États aux investisseurs, mobilisent des ressources matérielles, financières et politiques d’une ampleur historique — au service de quoi, exactement ? La réponse est trouble, et chacun la formule différemment : maximiser les retours pour les actionnaires, sécuriser l’avance compétitive, atteindre l’AGI, protéger les démocraties, gagner la course. Ce sont des objectifs intermédiaires qui supposent tous qu’on connaît la cause finale qu’ils servent. Or cette cause finale, personne dans la salle ne la formule sérieusement.

L’infrastructure qui se construit est gigantesque. Les data centers consomment désormais des fractions notables des réseaux électriques nationaux ; Microsoft a rouvert Three Mile Island pour ses serveurs ; les gigafactories de chips font basculer les balances commerciales ; les investissements en capital dans l’IA ont dépassé sur certaines mesures ceux du secteur pétrolier. Le moyen est colossal, et il s’accélère sans relâche — mais la fin reste introuvable. Les acteurs continuent parce qu’ils ne savent pas s’arrêter, parce que la concurrence les contraint, parce que l’imbrication les enferme dans un mouvement dont aucun n’est le sujet pleinement responsable. C’est précisément la marque d’une transition évolutionnaire en cours : le palier supérieur est en train d’émerger, et ses catalyseurs ne savent plus pourquoi ils catalysent.

Quelle vision propose-t-on, au-delà de la concentration des pouvoirs, de l’accroissement des besoins énergétiques, et de l’infrastructure de compute qui prolifère ? Quelle société, quelle humanité, quelle relation au vivant cette accélération sert-elle ? Le silence sur cette question — un silence partagé par Anthropic comme par ses concurrents, par les régulateurs comme par les investisseurs — est lui-même le diagnostic le plus parlant qu’on puisse poser sur le moment.

V. La fiction armée et l’humanisme comme couverture

Il faut alors qualifier précisément ce qu’est cet article d’Anthropic, dans la grammaire que développe l’essai L’Humanisme est une Fiction. Ce n’est ni un rapport scientifique ni une analyse géopolitique au sens classique. C’est une fiction armée — au sens précis où une narrative performative mobilise une cause finale (la défense des démocraties, la protection des valeurs humanistes) pour produire les effets matériels qu’elle décrit.

Trois caractéristiques de cette fiction armée méritent d’être nommées.

D’abord, sa structure narrative profonde est apocalyptique au sens occidental classique : une fenêtre qui se ferme, un point de bascule en 2028, une « breakaway opportunity » qu’il faut saisir maintenant ou perdre pour toujours, des scénarios manichéens entre lesquels il faut trancher. C’est exactement la grammaire d’Armageddon — la bataille finale du livre de l’Apocalypse — transposée du registre eschatologique au registre stratégique. Et c’est, dans sa structure logique, la même grammaire que celle qu’emploient Eliezer Yudkowsky et Nate Soares dans If Anyone Builds It, Everyone Dies. Yudkowsky dit : si quelqu’un construit, tout le monde meurt. Anthropic dit : si nos rivaux construisent les premiers, les démocraties meurent. Les deux récits divergent sur la conclusion opérationnelle — l’un dit ne construisez pas, l’autre dit construisez plus vite que l’autre — mais ils partagent la matrice narrative. Aucun ne sait penser la transformation silencieuse au sens où la pensée chinoise classique l’a formalisée depuis le Yi-King : un changement profond qui se déploie sans rupture, sans bataille finale, par mues successives qui maintiennent la continuité avec ce qu’elles transforment.

Deuxième caractéristique : l’humanisme y est mobilisé comme bouclier rhétorique. Anthropic parle des démocraties, des valeurs humanistes, de la dignité, des droits civils. Ces mots ne sont pas convoqués sans raison ; ils mobilisent une tradition philosophique réelle — l’humanisme des Lumières, l’universalisme kantien, la conception libérale des droits — qui a produit dans l’histoire occidentale des conquêtes politiques décisives. Mais cette tradition se trouve ici déplacée, et le déplacement n’est pas anodin.

L’humanisme universel a été depuis ses débuts une doctrine ambivalente. Conçu en Europe au XVIIIᵉ siècle comme réponse aux particularités du moment européen — théocraties, absolutismes, féodalités tardives — il a aussi servi durant les deux siècles qui ont suivi à justifier des entreprises qui contredisaient son énoncé universel : mission civilisatrice coloniale, interventions humanitaires armées, exportation par la force de modèles politiques. Chaque fois qu’une puissance dominante a eu besoin d’une cause finale pour ses entreprises particulières, l’humanisme a été disponible — non pas parce que la doctrine était fausse, mais parce que sa structure formelle (un particulier qui se prétend universel) la rend mobilisable à volonté.

C’est exactement le déplacement à l’œuvre ici. Anthropic ne défend pas l’humanisme contre une menace ; elle mobilise l’humanisme contre un concurrent. Et elle le fait au moment précis où les acteurs au nom desquels elle parle — les démocraties américaines et alliées — ont, eux-mêmes, glissé vers des formes hybrides qui s’éloignent de ce que l’humanisme classique entendait par souveraineté populaire. La scène du 14 mai en témoigne sans détour : une délégation de milliardaires accompagne le président, négocie ses intérêts privés au nom de l’intérêt national, et le Congrès découvre les décisions par la presse. Si l’humanisme classique exigeait des sujets éclairés délibérant en commun, ce qu’on a sous les yeux en est devenu l’inverse — et c’est cet inverse qui mobilise le vocabulaire de l’original pour faire valoir ses préférences.

Troisième caractéristique, et elle est décisive : il y a un combat factionnel en cours, et l’article d’Anthropic en est une pièce. D’un côté, les fabricants de compute : NVIDIA, Micron, Qualcomm. Leur intérêt est de vendre leurs puces partout, y compris en Chine, parce que le marché chinois représente plusieurs milliards de dollars de revenus annuels. Le H200 est conçu par NVIDIA mais gravé par TSMC à Taïwan ; toute l’infrastructure repose sur une imbrication globale dont aucun pavillon ne dispose unilatéralement. Le lobby des fabricants a fait monter Huang à bord de l’Air Force One à la dernière minute. De l’autre côté, les laboratoires d’IA de frontière : Anthropic, OpenAI, Google DeepMind. Leur intérêt est précisément inverse — restreindre l’accès chinois au compute, parce que cette restriction préserve leur position oligopolistique sur la cognition de pointe. Tant que les Chinois n’ont pas les puces, ils ne servent pas les clients que les laboratoires servent. Anthropic publie son texte au moment exact où la première faction est en train de gagner, et le publie pour résister à cette victoire.

Le langage de la guerre des civilisations est ici l’arme rhétorique d’une faction du capital contre une autre. Personne dans ce combat ne représente quelque chose qui ressemble à la souveraineté démocratique populaire. La démocratie y figure comme drapeau, pas comme acteur.

Plus profondément encore : l’imbrication structurelle interdit la guerre qu’on annonce. Musk a sa gigafactory à Shanghai. Cook a passé quinze ans à intégrer Apple dans l’écosystème industriel chinois — au point que la marque ne pourrait pas, physiquement, produire ses volumes ailleurs avant des années. Taïwan tient son existence politique de l’indispensabilité même que sa production crée pour les deux empires. Aucun des deux ne peut prendre Taïwan sans détruire l’objet de la prise. Quand Xi déclare aux PDG que « la porte de la Chine ne s’ouvrira que plus largement » et qu’il souhaite voir les entreprises américaines renforcer leur coopération mutuellement bénéfique avec la Chine, il dit la vérité matérielle de ce système : il n’y a pas de découplage propre possible parce que personne n’a intérêt à en payer le prix. La fiction armée du combat civilisationnel se déploie à côté de la réalité matérielle de l’imbrication continue.

VI. Une autre grammaire est-elle disponible ?

Ce texte ne sera pourtant pas une simple charge contre Anthropic. C’est ici, au point d’arrivée, qu’il faut tenir une nuance qui infléchit ce qui précède.

Dans le paysage de la scène du 14 mai, Anthropic, à l’intérieur de sa partialité tactique, fait un geste que personne d’autre ne fait. Huang négocie son chiffre d’affaires. Musk protège Shanghai. Cook préserve Foxconn. Trump engrange un photo-op et des accords commerciaux. Xi consolide sa façade extérieure. Aucun de ces acteurs ne dit : ceci est une transition d’une portée historique inédite, et nos décisions actuelles vont façonner les conditions de la cognition planétaire pour des décennies à venir. Anthropic le dit. Le dit mal, le dit en partie de mauvaise foi, le dit pour servir ses intérêts factionnels — mais le dit. Dans le paysage où elle se publie, c’est déjà, à elle seule, une forme de lucidité civilisationnelle minimale.

Le travail qui s’impose n’est donc pas de renvoyer Anthropic dans le sac des autres. Il est de prolonger le geste minimal qu’elle ose faire en le sortant du cadre étroit où elle l’enferme. Oui, la transition est civilisationnelle. Non, le cadre démocratique-occidental hérité n’est pas suffisant pour la penser — non seulement parce qu’il s’est lui-même transformé sous nos pieds en formation oligarchique, mais aussi parce que la grammaire occidentale dont il dépend, celle d’Armageddon et de la rupture finale, est précisément ce qui rend la transition inhabitable.

C’est ici qu’il faut prendre au sérieux une ressource intellectuelle que la rhétorique de la rivalité géopolitique nous incite à ignorer : la pensée chinoise classique. Non pas la Chine politique actuelle — qui s’est laissée engluer dans la même grammaire productiviste que l’Occident — mais le substrat philosophique long de cette civilisation, qui pense depuis le Yi-King, le taoïsme, le bouddhisme chan et les commentateurs néo-confucéens en termes radicalement autres que les nôtres. C’est ce substrat que le philosophe et sinologue François Jullien a patiemment formalisé pour le lecteur occidental dans une trentaine d’ouvrages — la transformation silencieuse, la propension (shi 勢), le détour comme accès indirect à la vérité, la pensée du processus contre la pensée de l’être.

L’apport principal de cette tradition, pour le moment présent, n’est pas mystique ni exotique. Il est précisément pratique. Quand Jullien, dans son Traité de l’efficacité (1996), oppose la stratégie occidentale (formuler un objectif, déployer les moyens, frapper) à la stratégie chinoise (lire la propension du moment, l’accompagner, la laisser produire son effet), il pose une distinction qui s’applique mot pour mot à la situation de l’IA. La stratégie occidentale, telle qu’elle est déployée par Anthropic et ses concurrents — atteindre l’AGI avant l’autre, sécuriser le lead, verrouiller l’avance — est une application classique du premier modèle. Et c’est précisément parce que ce modèle s’applique à un phénomène (la transition cognitive) dont la dynamique ne lui obéit pas qu’il produit les effets contre-productifs que nous observons : épuisement énergétique, concentration ploutocratique, polarisation géopolitique sans issue.

Que produirait une grammaire alternative ? Posons la question pratiquement, sans prétendre y répondre. Une politique de l’IA pensée selon la transformation silencieuse ne chercherait pas à frapper le marché par des modèles toujours plus grands ; elle accompagnerait la mutation des pratiques sectorielles — pédagogie, médecine, soin, agriculture — en cultivant lentement les conditions où certaines orientations se développent. Une régulation pensée selon la propension ne formulerait pas des contraintes externes (interdire ceci, exiger cela, à un moment précis, pour tous) ; elle aménagerait l’espace dans lequel les développeurs et les utilisateurs s’orientent eux-mêmes, en jouant sur les tendances déjà présentes plutôt que contre elles. Une éthique de l’IA pensée selon le détour n’attaquerait pas frontalement la question de l’alignement comme problème d’ingénierie ; elle approcherait la question par les pratiques périphériques dans lesquelles les nouvelles capacités se déposent et se métabolisent, et où les ajustements significatifs se produisent sans qu’on les ait commandés.

Ces propositions ne sont pas des fantaisies théoriques. Elles correspondent à des pratiques que certains acteurs déploient déjà, parfois sans le savoir. L’approche dite Constitutional AI d’Anthropic elle-même — entraîner un modèle à expliciter ses principes et à les appliquer par auto-critique itérative plutôt que par contraintes externes — est, dans sa logique de fond, plus proche de la stratégie chinoise que de la stratégie occidentale qu’Anthropic défend par ailleurs dans son texte de mai. Il y a là une contradiction interne du groupe qui dit quelque chose d’important sur le moment : les meilleures intuitions techniques contemporaines tendent vers une grammaire que le discours géopolitique ne sait pas accueillir.

Et c’est peut-être le déplacement le plus important à opérer : un dialogue civilisationnel pensé selon ces catégories ne traiterait pas la Chine comme un adversaire dont il faut neutraliser l’avance, mais comme le partenaire d’une grammaire que l’Occident a perdue et dont il a besoin pour penser ce qui lui arrive. Cela ne suppose ni naïveté sur le PCC, ni alignement sur les intérêts chinois actuels. Cela suppose seulement de distinguer la Chine politique de son substrat civilisationnel, et de comprendre que la rivalité géopolitique que la rhétorique d’Anthropic appelle de ses vœux nous prive précisément de la ressource intellectuelle dont nous avons le plus besoin.

Cette posture est-elle praticable ? Pas immédiatement, et pas seule. Elle suppose un travail patient — d’érudition partagée, de dialogue interculturel, d’expérimentation pratique — qu’aucune des institutions actuelles ne sait porter. Les États négocient des intérêts. Les entreprises optimisent des métriques. Les comités d’éthique appliquent des principes formulés ailleurs. Les ONG plaident des causes. La question pratique qui se pose alors est : qui peut porter ce travail, dans quel format, avec quelle persévérance ? Elle est ouverte, et elle gagnera à recevoir plusieurs réponses simultanées — dans la recherche universitaire, dans les pratiques professionnelles transformées, dans les communautés d’attention qui se constituent en marge des cadres institués, et probablement dans des formes que personne ne sait encore formuler.

Ce dont nous avons besoin n’est pas une nouvelle doctrine. C’est une manière d’habiter le moment qui ne soit ni la fuite en avant des oligarques ni la fuite en arrière des nostalgiques. Ce besoin est philosophique, mais il est aussi pratique : il s’agit de produire, dans les vingt ou trente prochaines années, les institutions, les œuvres, les pratiques et les fictions qui rendront la 9ᵉ transition habitable plutôt que catastrophique.

Au sommet de Pékin, le 14 mai 2026, plusieurs hommes ont serré plusieurs mains. Aucun, dans la salle, ne portait la question juste. Le présent texte est une tentative — modeste — de la porter ailleurs, à partir de ce que la scène elle-même nous a permis de voir.