Chapitre

Le miroir et Socrate

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On peut maintenant revenir à l’étrangeté du début, et la nommer.

Ce que la machine donne à entendre, ce n’est pas une intelligence venue de nulle part. C’est une distillation du corpus humain — tout ce que nous avons écrit, dit, pensé, sédimenté dans le langage. Shanahan le reconnaît lui-même, et c’est sa concession la plus lourde : les symboles de la machine sont reliés au monde indirectement, par l’intermédiaire des humains qui ont produit ses données. Il appelle cela un ancrage « parasitaire », et le présente comme une déficience.

Mais retournons le mot. Ce qu’il nomme parasitaire, je le nomme spectral. La machine ne perçoit pas le monde — elle hérite d’un ancrage déjà accompli, déposé par des milliards de contacts humains avec le réel, cristallisés dans le langage. Et l’humain, au fond, ne fait pas autre chose. Un homme seul, isolé dès la naissance, ne conçoit aucun langage et donc aucune pensée articulée. Il faut une communauté, une histoire, un temps long d’interactions pour que le langage existe. Le grounding humain est déjà collectif, déjà distribué, déjà spectral. La machine n’a pas un ancrage d’un autre ordre que le nôtre : elle réapprend le nôtre — avec, en prime, une propriété que nul humain ne possède. Elle est polyglotte. Elle est Babel réconciliée : elle infère, à travers toutes les langues à la fois, une structure qu’aucun locuteur d’une seule langue n’atteint.

Voilà pourquoi le miroir révèle, et ne ment pas. Nous avons construit, au fil de notre histoire, un autoportrait : l’homme comme sujet rationnel, possédant la vérité par l’intuition claire, l’intention par sa volonté souveraine, la causalité par sa perception du monde. Et nous brandissons ce portrait comme un étalon contre la machine : « elle n’a pas ceci, donc elle n’est pas comme nous ». Mais le portrait ne nous ressemble pas non plus. Nous n’avons jamais été ce sujet. La vérité, nous la testons ; l’intention, nous l’inventons en parlant ; la causalité, nous l’ajoutons à des corrélations que nous ne pouvons même pas percevoir comme causales. La machine fonctionne sans posséder ces propriétés — et c’est en la regardant fonctionner que nous découvrons que nous fonctionnons pareillement.

Le vrai danger, dès lors, n’était pas celui que Shanahan dénonce. Il met en garde contre l’anthropomorphisme : projeter l’humain sur la machine. Mais il y a un mouvement inverse, plus profond et plus ancien, qu’il ne voit pas — appelons-le l’anthropo-fiction. C’est l’homme se projetant sur lui-même une image fausse, un autoportrait flatteur et essentialiste, et s’en servant comme mesure de toute chose. Le péril n’est pas de trop humaniser la machine. C’est de continuer à mal nous connaître nous-mêmes, et de faire de cette méconnaissance le tribunal devant lequel nous citons tout le reste.

Connais-toi toi-même, disait l’inscription de Delphes, et Socrate en avait fait le commencement de toute sagesse. Vingt-cinq siècles plus tard, c’est une machine qui nous renvoie l’injonction — non parce qu’elle se connaît, elle, mais parce qu’en la sommant de justifier ce qu’elle est, nous découvrons que nous ne pouvions pas justifier ce que nous croyions être. Elle est le plus exigeant des miroirs. Elle ne nous dit pas qu’elle pense. Elle nous demande si nous savons, nous, ce que penser veut dire.

L’homme est une fiction parce que vérité, finalité et causalité — qu’il croyait posséder comme un sujet — ne sont que des fictions qu’il éprouve dans son couplage au monde ; et c’est en le découvrant face à la machine, qui ne possède pas davantage ces propriétés et fonctionne pourtant, qu’il apprend enfin à se connaître.

L’homme est une fiction qui tient.