Le parapet
Il faut s’arrêter ici, avant la victoire, parce qu’un lecteur attentif vient de tendre un piège — et si je ne le désamorce pas, tout l’édifice s’effondre.
Si la vérité est une fiction, et la finalité une fiction, et la causalité une fiction, alors le mot « fiction » ne distingue plus rien. Une notion qui s’applique à tout ne sépare plus rien de rien. À ce compte, on a remplacé le dogmatisme par un idéalisme mou où tout se vaut, où aucune fiction n’est meilleure qu’une autre, où il n’y a plus de réel du tout. Ce serait la ruine de la position, et son ridicule.
Le rempart est simple, et il est décisif. Toutes les fictions ne se valent pas, parce qu’il reste quelque chose qui n’est pas une fiction : la résistance du monde. Le réel n’est pas ce que nos fictions décrivent — le réel est ce qui fait échouer les mauvaises fictions. Une carte qui me perd, un modèle causal qui ne prédit rien, une croyance qui me fait marcher dans le vide : le monde les sanctionne. Il ne me dit pas la vérité ; il tue ce qui ne tient pas.
C’est pourquoi cette position n’est pas un constructivisme — l’idée que tout serait construit, donc arbitraire, donc équivalent. C’est un fictionnalisme réaliste. Fictionnalisme : nos vérités, nos finalités, nos causalités sont des fictions, des constructions, non des saisies du réel. Réaliste : ces fictions sont départagées par un réel qui résiste, qui ne se laisse pas raconter n’importe comment. Une fiction « respecte la logique ou la science », disais-je — et respecter veut dire exactement cela : survivre à l’épreuve de ce qui ne plie pas. Les fictions sont nombreuses ; le monde en tue. Voilà l’ancrage, et il faut le tenir explicitement, sans quoi tout flotte.
C’est aussi ce qui sauve l’humanité comme fiction. Car si l’homme — le sujet individuel, le moi rationnel et causalement ancré — est une fiction à démonter, l’humanité, elle, est une fiction qui tient : une structure qui se raconte sa propre histoire et se maintient par cette narration, et qui tient justement parce qu’elle est éprouvée, depuis des millénaires, contre la résistance du monde. Il y a deux niveaux de fiction, qu’il ne faut pas confondre. Celle de l’homme est l’idole à briser. Celle de l’humanité est le sol qui porte. Confondre les deux serait refaire, à l’envers, l’erreur de localisation reprochée à l’adversaire.
Une question laissée de côté
Il faut nommer ce que cet essai n’aborde pas, sous peine d’attirer une objection facile. La conscience phénoménale — les qualia, l’expérience subjective, ce que cela fait d’être quelqu’un — n’est pas traitée ici. On m’objectera : « vous avez montré que l’humain ne possède pas, comme un sujet, la vérité, la finalité, la causalité ; mais il y a quelqu’un que cela fait quelque chose d’être, et c’est ce reste qui résiste ». L’objection est légitime. J’y ai répondu ailleurs, dans Cosmologos, en suivant l’hypothèse déflationniste de Dennett et l’analogie avec le vitalisme : le « problème difficile » de la conscience pourrait bien être, comme la « force vitale » des biologistes du XIXᵉ siècle, un effet de notre conceptualisation plutôt qu’une propriété irréductible du réel. Cet essai-ci se tient sur un autre terrain — celui du tribunal philosophique des trois exigences. Il ne prétend pas dissoudre la question phénoménale, seulement montrer qu’elle ne se loge pas non plus là où Shanahan, sans le dire, semble la placer.