Chapitre

Le Climat comme Révélateur Ultime — Nous ne Contrôlons Déjà Rien

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2.1 Cinquante ans de “volonté politique” sans effet

En 1972, le Club de Rome publie The Limits to Growth, modélisant pour la première fois les conséquences systémiques de la croissance exponentielle dans un monde fini. Le rapport prévoit, avec différents scénarios, un possible effondrement civilisationnel au XXIe siècle si rien ne change. Il est largement ignoré, moqué, attaqué.

En 1988, James Hansen témoigne devant le Congrès américain : le réchauffement climatique est réel, d’origine humaine, et dangereux. Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est créé la même année. Pour la première fois, le problème est officiellement reconnu au plus haut niveau politique.

En 1992, le Sommet de la Terre à Rio établit la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. 154 États signent. L’objectif : “stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique”. C’est clair, c’est officiel, c’est consensuel.

En 1997, le Protocole de Kyoto fixe les premiers objectifs contraignants de réduction d’émissions pour les pays développés. Un succès diplomatique célébré.

En 2015, l’Accord de Paris est adopté par 196 parties. Standing ovation, euphorie médiatique. L’objectif : limiter le réchauffement à “bien en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels” et “poursuivre les efforts pour limiter la hausse à 1,5°C”. Chaque pays présente ses “contributions déterminées au niveau national” (NDC). Le monde entier s’engage, sur le papier.

Nous sommes en 2024. Cinquante-deux ans après le rapport du Club de Rome. Trente-six ans après le témoignage de Hansen. Trente-deux ans après Rio. Vingt-sept ans après Kyoto. Neuf ans après Paris.

Et la trajectoire des émissions mondiales de CO2 ? Elle a continué d’augmenter. Presque sans interruption. Les quelques baisses (crise financière 2008-2009, pandémie COVID-2020) ont été suivies de rebonds. Nous émettons aujourd’hui environ 60% de plus de CO2 qu’en 1992, année du Sommet de la Terre.

La concentration de CO2 dans l’atmosphère était de 356 ppm en 1992. Elle est de 425 ppm en 2024. Elle continue d’augmenter de 2-3 ppm par an. Nous avons déjà dépassé les 420 ppm, un niveau jamais vu depuis au moins 3 millions d’années.

Le réchauffement global est d’environ 1,2°C au-dessus des niveaux préindustriels. Nous sommes sur une trajectoire de 2,5-3°C d’ici 2100 avec les politiques actuelles. Même avec toutes les promesses des NDC pleinement mises en œuvre (et elles ne le sont pas), nous allons vers 2,1-2,4°C.

2.2 Le paradoxe : Savoir sans pouvoir

Voici le paradoxe stupéfiant, celui qui devrait nous glacer d’effroi et nous forcer à repenser radicalement notre compréhension du pouvoir et de l’agentivité humaine.

Nous savons. Ce n’est pas un problème de connaissance. Les scientifiques comprennent le réchauffement climatique avec une certitude comparable à celle de la gravitation. Les mécanismes sont clairs : émissions de CO2 et autres gaz à effet de serre → augmentation de l’effet de serre → réchauffement → conséquences systémiques (fonte des glaces, montée des mers, changements des précipitations, événements extrêmes, effondrement d’écosystèmes).

Les conséquences sont documentées avec précision croissante. Nous savons que +2°C signifie la disparition probable de tous les récifs coralliens. Que +3°C rend inhabitables des régions entières où vivent actuellement des centaines de millions de personnes. Que +4°C (possible avec les émissions actuelles prolongées) est compatible avec l’effondrement civilisationnel selon de nombreux experts.

Nous savons ce qu’il faut faire. Réduire drastiquement les émissions : -50% d’ici 2030, neutralité carbone d’ici 2050 pour avoir une chance raisonnable de rester sous 1,5°C. Transition énergétique rapide vers renouvelables, électrification, isolation des bâtiments, transformation de l’agriculture, réduction de la consommation de viande, circularité de l’économie. Aucun mystère technique. Les solutions existent.

Nous voulons agir, du moins en apparence. Sondages après sondages montrent que les citoyens sont inquiets, souhaitent que leurs gouvernements agissent. Les jeunes manifestent par millions (Greta Thunberg, Fridays for Future). Les politiciens font des discours enflammés sur “l’urgence climatique”. Les entreprises annoncent des plans “net zéro”. Les banques centrales intègrent le “risque climatique”. Tout le monde dit vouloir agir.

Et pourtant, rien ne change fondamentalement. Les émissions continuent. Les subventions aux énergies fossiles aussi (plus de 7 000 milliards de dollars par an selon le FMI). Les nouvelles centrales à charbon se construisent (Chine, Inde). Les SUVs se vendent par millions. Le transport aérien repart à la hausse post-COVID. L’expansion urbaine dévore les terres agricoles et les forêts.

Comment est-ce possible ? Comment peut-on savoir, vouloir (apparemment), et ne pas faire ?

2.3 La tragédie des communs à l’échelle planétaire

La réponse classique vient de Garrett Hardin et son article fondateur de 1968, “The Tragedy of the Commons”. Imaginez un pâturage commun, partagé par plusieurs éleveurs. Chaque éleveur a intérêt individuellement à ajouter le plus de bétail possible sur le pâturage - il capture tout le bénéfice de l’animal supplémentaire, mais ne paie qu’une fraction du coût (dégradation du pâturage divisée entre tous). Résultat : surpâturage, dégradation, effondrement du commun. Chacun agit rationnellement selon son intérêt individuel, mais collectivement, tous perdent.

Le climat est le commun ultime. L’atmosphère est partagée par tous, les émissions de chacun l’affectent, mais aucun pays, aucune entreprise, aucun individu ne paie directement le coût complet de ses émissions. Au contraire, les bénéfices de l’activité émettrice (croissance économique, emplois, profits, confort de vie) sont immédiats et concentrés, tandis que les coûts (réchauffement, catastrophes, effondrement) sont différés et diffus.

Pire : si un pays réduit unilatéralement ses émissions, il paie des coûts économiques (transition coûteuse, perte potentielle de compétitivité) mais capture seulement une fraction infinitésimale du bénéfice climatique (puisque le climat est global). C’est rationnel, du point de vue de l’intérêt national étroit, de ne pas agir, ou d’agir minimalement tout en exhortant les autres à agir plus.

D’où les COP interminables où chacun promet le minimum, conditionne ses engagements à ceux des autres, négocie des échappatoires. Où les pays développés disent aux pays en développement “vous devez réduire vos émissions” et ces derniers répondent “mais vous vous êtes développés en émettant, pourquoi devrions-nous sacrifier notre développement ?” Où chaque virgule est disputée, où les ambitions sont systématiquement revues à la baisse.

2.4 Plus profond : Le système contre la conscience

Mais la tragédie des communs n’explique qu’une partie. Il y a quelque chose de plus profond, de plus structurel. Même quand des acteurs veulent sincèrement agir, même quand ils comprennent l’enjeu existentiel, ils sont bloqués par la logique systémique.

Un exemple : l’Allemagne, sous Angela Merkel, décide de l’Energiewende (transition énergétique). Investissements massifs dans le solaire et l’éolien. Fermeture programmée des centrales nucléaires (après Fukushima). C’est sérieux, c’est financé, c’est volontariste.

Résultat ? Les renouvelables se développent, oui. Mais le charbon reste, parce qu’il faut assurer l’approvisionnement de base. Le gaz russe augmente (catastrophe géopolitique quand la guerre en Ukraine éclate). Les émissions allemandes baissent, mais pas assez vite. Et surtout, l’industrie allemande, particulièrement l’automobile, continue de produire des SUVs et des voitures thermiques pour l’export mondial. Réduire cela menacerait des centaines de milliers d’emplois, la balance commerciale, la compétitivité. Politiquement impossible.

Un autre exemple : la France, qui a décarboné massivement son électricité via le nucléaire (décision des années 1970, pour l’indépendance énergétique, pas pour le climat). Succès indéniable : électricité parmi les moins carbonées d’Europe. Mais… le transport reste largement thermique, l’agriculture est intensive et émettrice, la rénovation des bâtiments traîne, les émissions importées (consommation de biens produits ailleurs) explosent. Et le nucléaire lui-même fait face à une opposition politique qui rend difficile le renouvellement du parc.

Les entreprises ? Total (devenu TotalEnergies) annonce sa transition vers les renouvelables. Investit effectivement des milliards. Mais continue d’extraire massivement pétrole et gaz, car c’est là que sont les profits à court terme, que les actionnaires attendent des dividendes, que la compétition avec Exxon ou Saudi Aramco impose de rester dans la course. Renoncer unilatéralement au fossile serait du suicide commercial.

Les individus ? Vous voulez réduire votre empreinte carbone. Vous prenez moins l’avion (pénible si votre famille est à l’étranger), mangez moins de viande (difficile socialement), isolez votre maison (très coûteux), renoncez à la voiture (impossible en zone rurale sans transports publics). Vous faites des efforts héroïques, votre empreinte baisse de 30%. Félicitations. Mais il faudrait -80%. Et pendant ce temps, les 10% les plus riches mondialement (dont vous faites probablement partie si vous lisez ce texte) émettent 50% des émissions globales, et n’ont aucune intention de ralentir.

2.5 Le climat prouve la thèse de la Partie 1 : Aliénation totale

Vous voyez où nous voulons en venir ? Le changement climatique n’est pas un “problème” au sens d’un défi technique avec des solutions connues que nous aurions juste besoin de “volonté politique” pour appliquer.

C’est la manifestation empirique, la preuve par l’absurde, la démonstration éclatante de la thèse que nous avons développée dans la Partie 1 : nous ne contrôlons pas le système social dont nous sommes les composants.

La société capitaliste moderne n’est pas dirigée par les humains qui la composent. Elle a sa propre logique, sa propre téléologie immanente : croissance, accumulation, expansion. Cette logique transcende les intentions individuelles, les volontés politiques, même les intérêts rationnels à moyen terme. C’est une logique systémique, émergente, qui s’impose à tous les acteurs sous peine d’élimination compétitive.

Un pays qui décide de décroître unilatéralement sera marginalisé économiquement, perdra son influence géopolitique, verra son niveau de vie baisser relativement aux autres. Une entreprise qui renonce à la croissance sera absorbée ou détruite par ses compétiteurs. Un individu qui opte out du système (refus du travail salarié, autosuffisance) est marginalisé socialement, précarisé économiquement.

Le système se reproduit en nous utilisant, pas en nous servant. Et le climat le révèle avec une clarté aveuglante. Nous sommes collectivement en train de détruire les conditions d’habitabilité de notre seule planète. Nous le savons depuis cinquante ans. Nous en parlons constamment. Nous signons des accords. Et nous continuons, comme des somnambules, à marcher vers le précipice.

Ce n’est pas de la stupidité. Ce n’est pas un manque de volonté. C’est la structure. C’est l’aliénation révélée à l’échelle planétaire et dans sa forme la plus létale.