La Société comme Organisme Autonome — Synthèse Théorique
Nous avons maintenant tous les éléments nécessaires pour construire une vision cohérente de notre condition. Assemblons-les en une synthèse théorique.
6.1 De l’illusion contractualiste à la réalité organique
La philosophie politique moderne, depuis Hobbes et Locke jusqu’à Rousseau et Rawls, a construit une fiction fondatrice qu’on appelle le contractualisme. Cette fiction raconte que des individus autonomes préexistent à la société. Ces individus, par calcul rationnel, décident de former une société, de passer un “contrat social” qui définit les règles de leur vie commune. La société est donc au service des individus qui l’ont créée. Si elle ne les satisfait pas, ils peuvent la réformer ou la dissoudre.
Cette fiction a été politiquement utile. Elle a servi à justifier la démocratie, les droits de l’homme, les limites du pouvoir de l’État. Mais c’est une fiction. Elle ne correspond pas à la réalité de ce que nous sommes ni de comment fonctionnent les sociétés.
La réalité évolutionnaire est tout autre. Les individus n’ont jamais existé isolément, en état de nature. L’humain est un animal social qui ne survit pas seul. Nous ne préexistons pas à la société - nous sommes produits par elle. Notre langage, nos concepts, notre identité même sont socialement construits. Nous ne pourrions pas penser les pensées que nous pensons sans le langage et les concepts que notre culture nous a transmis.
La société n’est pas un contrat révocable entre individus souverains. C’est un organisme qui nous précède, nous constitue, et nous survivra. Cet organisme n’est pas métaphorique. Il a les caractéristiques fonctionnelles d’un organisme biologique : il se reproduit par socialisation des nouvelles générations, il a un métabolisme qui extrait et transforme des ressources, il s’adapte à son environnement par évolution culturelle et institutionnelle, il persiste au-delà de la mort de ses composants individuels.
Nous, individus humains, sommes les cellules de cet organisme social. Et comme les cellules dans un corps, nous ne sommes ni parasites ni maîtres, mais composants intégrés. Nous remplissons des fonctions - travailleurs, consommateurs, citoyens, parents. Nous sommes remplaçables - quelqu’un d’autre peut occuper notre rôle quand nous partons ou mourons. Notre comportement est régulé par des normes, des lois, des systèmes de surveillance qui maintiennent la cohésion de l’ensemble.
6.2 La téléologie immanente : Que “veut” la société ?
Une question philosophique se pose immédiatement : un système sans conscience peut-il avoir des “objectifs” ? N’est-ce pas anthropomorphiser absurdement que de parler des “intérêts” de la société ou des “désirs” du marché ?
Il faut distinguer deux sens du mot “vouloir”. Le sens psychologique implique une conscience, des intentions, une délibération. Clairement, la société n’a pas de conscience au sens où vous et moi en avons une. Mais il y a un sens fonctionnel ou téléologique de “vouloir” qui s’applique à tout système qui montre un comportement orienté vers certains résultats.
L’évolution biologique “veut” maximiser la fitness reproductive, au sens où les organismes qui se reproduisent davantage laissent plus de descendants et leurs traits se propagent. Il n’y a aucun agent conscient qui décide cela. C’est une conséquence logique du mécanisme de sélection naturelle. Le système “se comporte comme s’il” visait la reproduction maximale.
De même, on peut identifier des objectifs immanents du système capitaliste-industriel, des orientations structurelles qui émergent de sa logique propre plutôt que d’être consciemment choisies.
Premier objectif : l’auto-reproduction et l’expansion du système lui-même. Le capitalisme doit croître pour survivre. Une économie qui stagne est en crise. Les entreprises qui ne croissent pas sont absorbées par leurs concurrents. Les États dont l’économie décline perdent leur puissance relative. Il y a une pression constante, systémique, vers la croissance économique continue, l’expansion des marchés, la colonisation de nouveaux domaines de la vie par la logique marchande.
Deuxième objectif : l’extraction et la consommation de ressources. Le système a besoin de ressources pour fonctionner et croître - ressources naturelles (matières premières, énergie, terres), ressources humaines (travail, compétences, attention, créativité), ressources informationnelles (données, connaissances). Il extrait ces ressources de son environnement, les transforme, les consomme, génère des déchets. Exactement comme un organisme biologique métabolise son environnement.
Troisième objectif : l’optimisation de l’efficacité. La compétition entre entreprises, entre États, entre systèmes économiques crée une pression sélective vers l’efficacité maximale. Réduction des coûts, augmentation de la productivité, automatisation, optimisation logistique - tout cela émerge non par choix conscient collectif mais par nécessité compétitive. Si vous n’optimisez pas, votre concurrent le fera et vous éliminera.
Ces objectifs ne sont pas choisis consciemment par qui que ce soit. Ils émergent de la structure même du système. Et ils peuvent entrer en conflit catastrophique avec le bien-être humain ou la soutenabilité écologique. Le système ne “se soucie” pas (au sens fonctionnel) de votre bonheur, de la justice sociale, ou de la préservation de la biosphère. Ces considérations sont externes à sa logique propre.
6.3 Le climat comme révélateur : Quand personne ne contrôle
Le changement climatique est peut-être l’exemple le plus clair et le plus tragique de comment nous ne contrôlons pas vraiment le système dans lequel nous vivons.
Le paradoxe est stupéfiant. Nous savons depuis les années 1960-70 que les émissions de CO2 réchauffent la planète. Nous savons depuis les années 1980-90 que les conséquences seront catastrophiques. Nous avons la connaissance scientifique. Nous avons identifié les solutions technologiques. Nous avons même une volonté politique apparente - tous les gouvernements disent vouloir agir contre le changement climatique.
Et pourtant. Les émissions continuent d’augmenter. Les conférences climatiques se succèdent depuis 1992 (Rio) sans résultat tangible. Les engagements ne sont pas tenus. Les politiques sont insuffisantes. La catastrophe approche, prévisible, documentée, inévitable si nous continuons sur cette trajectoire. Et nous continuons.
Pourquoi ? Pas parce que les gens sont stupides, ignorants, ou égoïstes. Mais parce que le système a sa propre logique qui transcende les volontés individuelles.
Au niveau individuel, vous voudriez bien réduire votre empreinte carbone. Mais vous devez aller au travail, et les transports en commun dans votre ville sont insuffisants. Vous devez vous chauffer en hiver, et le système de chauffage de votre immeuble utilise du gaz. Vous devez manger, et l’agriculture moderne est dépendante des combustibles fossiles. Vos choix individuels sont contraints par l’infrastructure existante.
Au niveau de l’entreprise, un dirigeant voudrait bien être écologiquement responsable. Mais son entreprise est en compétition avec d’autres entreprises. Si elle augmente ses coûts en investissant dans des technologies propres plus chères, elle perd en compétitivité face à ceux qui ne le font pas. Elle sera punie par le marché - baisse du cours de bourse, difficulté à lever des fonds, risque de faillite. La logique compétitive force à externaliser les coûts environnementaux.
Au niveau de l’État, un gouvernement voudrait bien mettre en place des politiques climatiques ambitieuses. Mais il est en compétition avec d’autres États. S’il impose des régulations strictes à ses industries, elles délocalisent vers des pays moins régulés. Son économie ralentit relativement à ses concurrents. Il perd en puissance géopolitique. Les électeurs le punissent pour la perte d’emplois. Le gouvernement suivant défait les politiques.
Au niveau global, tous les États voudraient bien un accord contraignant sur le climat. Mais dans les négociations internationales, chacun essaie de faire porter l’effort par les autres. Les pays développés disent : les émergents doivent réduire leurs émissions croissantes. Les pays émergents disent : les développés ont causé le problème historiquement, ils doivent réduire en premier. Personne ne veut être le premier à sacrifier sa croissance économique. Le résultat : des accords volontaires faibles, non contraignants, insuffisants.
C’est la tragédie des communs à l’échelle planétaire. L’atmosphère est un bien commun. Chaque acteur - individu, entreprise, État - a intérêt à continuer d’émettre tout en espérant que les autres réduisent. Mais si tous raisonnent ainsi, personne ne réduit. L’action collective nécessaire est impossible sans coordination contraignante. Et il n’existe pas de gouvernement mondial qui pourrait imposer cette coordination.
Le système continue donc sa marche inexorable vers la catastrophe. Non parce que quelqu’un l’a décidé. Non par méchanceté ou folie. Mais par logique systémique, par l’interaction de millions d’acteurs rationnels individuellement qui produisent un résultat irrationnel collectivement.
Cela prouve de manière éclatante que nous ne contrôlons pas notre société. Elle a sa propre dynamique, sa propre inertie, qui résiste à nos efforts pour la réorienter. Nous sommes pris dans un système dont nous comprenons les conséquences mais que nous ne parvenons pas à changer.